«Surhomme»: le lâcher-prise de Lary Kidd

L’univers dépeint par Lary Kidd dans «Surhomme» est souvent contradictoire, de la glorification du fric à la dénonciation du pouvoir de l’argent, de l’amour de la fête aux dangers des excès.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’univers dépeint par Lary Kidd dans «Surhomme» est souvent contradictoire, de la glorification du fric à la dénonciation du pouvoir de l’argent, de l’amour de la fête aux dangers des excès.

Lary Kidd a beau arriver avec un second album nommé Surhomme, plus léger et bondissant que l’oppressant Contrôle d’il y a deux ans, un discours percutant et profond se tient en embuscade derrièreses refrains mélodieux et ses rythmiques entraînantes.

« Surhomme a une signification très large qui n’est pas à prendre au sens de Nietzsche, ni à celui de Dostoïevski », assure celui qui avait mis la pensée de Cioran au coeur de son premier album solo. « Surhomme, c’est plus l’envie de se foutre de tout, de ne plus me laisser affecter et de simplement faire du rap. Comme un rappeur qui se vante, ce que font tous les rappeurs. »

Lary Kidd est à l’heure au rendez-vous dans le café du coin, mais avoue manquer de sommeil ces jours-ci. « Le milieu d’après-midi, je somnole… L’album a mordu, vraisemblablement, je fais plus d’entrevues que la dernière fois » lors de la parution de son premier album solo, l’austère, songé et sanguin Contrôle, à l’été 2017.

Et puis, il a ses ateliers à gérer : la nouvelle collection de sa marque de streetware Officiel fut dévoilée il y a deux semaines, la boutique éphémère ouvrira à la Galerie ERGA, boulevard Saint-Laurent près de Beaubien, du 13 au 15 décembre : « Un espace béant, blanc, bien éclairé, c’est génial pour y présenter des vêtements ».

On reconnaît la marque par son slogan « Montréal Made Me », avec l’accent aigu sur le e de Montréal, s’il vous plaît. Manière de rappeler combien le trio qu’il formait avec Loud et Ajust a contribué, envers et contre les frileux linguistiques, à disséminer le franglais dans le rap québécois.

Plus festif

S’il est déjà fatigué, c’est donc que ça roule pour Lary, qu’on a beaucoup vu sur scène aux côtés de son ami Loud, notamment lors de ses deux concerts au Centre Bell le printemps dernier puis, le mois dernier, lors d’une tournée en France à laquelle s’est joint Rymz. L’occasion pour lui de tester devant public les chansons nouvelles de Surhomme, un disque qui, sur le plan des thèmes comme des rythmiques (signées Kables Beatz, Realmind, Ruffsound et Ajust), est clairement plus festif que ce que l’on découvrait sur Contrôle — un disque, en rétrospective, nécessaire, mais difficile d’accès, reconnaît Lary.

« Absolument — le deuxième, c’est vraiment juste moi et les gars, Ruffsound et Ajust, enfermés dans un chalet, avec l’intention simple de faire du bon rap. Juste du crisse de bon rap, dans sa forme la plus pure, des jeux de mots, des doubles sens » dans le texte. Objectif atteint : Surhomme coule de source, quand Contrôle essoufflait l’auditeur par ses textes lourds, dans tous les sens du terme. « C’est juste plus accessible. Plus digeste. C’est que, partir dans des trips artistiques dark, c’est très certainement le fun, mais ultimement, si t’as un message à faire passer et que ta forme est inadéquate, tu manques une belle occasion. Faire un album plus concis, plus court, plus agréable, ça a vraiment été un beau défi artistique pour moi. »

Il avait pourtant un bonne banque de textes « plus engagés, plus dénonciateurs que jamais » avant d’entreprendre la confection du disque au chalet, « mais les [compositeurs beatmakers] partaient dans une direction différente » avec leurs ambiances et leurs rythmiques. Ça donne des petites bombes trap planantes comme Tout va bien ou la coulante et baveuse Mal élevé, la mélodieuse et estivale Sac de sport — en duo avec Loud — et la vulgaire, mais complètement assumée, Soucoupe volante, celle-là en collaboration avec le rappeur Tizzo. « Ce n’était pas nécessairement le but au départ, mais se retrouver en gang au chalet, avec les gars qui jouent la guitare en direct sur la piste, ça m’a guidé. Leurs musiques étaient plus légères, mélodiques, j’ai réalisé que y a de ces textes sur lesquels je ne pouvais pas rapper ! »

Partir dans des trips artistiques dark, c’est très certainement le fun, mais ultimement, si t’as un message à faire passer et que ta forme est inadéquate, tu manques une belle occasion. Faire un album plus concis, plus court, plus agréable, ça a vraiment été un beau défi artistique pour moi.

Des textes encore graves, abordant les inégalités sociales et notre rapport à l’argent ; certains passages ont néanmoins servi à cet album, puisque le thème de l’argent, celui qui nous manque comme celui qu’on dépense sans compter, est principal sur Surhomme. « Mais tu sais, c’est quelque chose que je questionne, que je dénonce aussi, mais sans avoir de réponse à offrir. J’aime bien faire ça : mettre les choses en perspective et juste quitter avant d’avoir à répondre aux propres questions que je soulève », reconnaît-il en riant dans sa tasse d’expresso. « Ultimement, je crois que ça peut au moins servir à faire réfléchir un peu. »

Le message passe d’autant plus efficacement que Lary Kidd a la voix et la dégaine pour incarner ces textes graves, comme deux de Barcelone, Lucidité (où il cite Jean Leloup) et Miroir miroir. « Ça fait longtemps que je rappe dark, même durant mes jours avec Loud Lary Ajust, estime-t-il. Si je suis parvenu à travailler ça pour que l’émotion passe et que les chansons soient appréciables, j’en suis fier. Et je suis fier de Miroir miroir, aussi dark soit-elle. »

L’univers qu’il dépeint est souvent contradictoire, glorification du fric, dénonciation du pouvoir de l’argent, amour de la fête et dangers des excès, recyclage de tropes communs dans le rap et auxquels on croit, sortis de la bouche de Lary Kidd, même si « toi et moi ne sommes pas des gangsters. Par contre, on écoute on écoute du gangsta rap. À travers ces histoires, je crois juste être capable de montrer que je suis bon rappeur. J’ai trouvé un bon entre-deux, ce que j’observe et ce que je vis, dans ma description de ce que j’appelle un hédonisme modéré. Tu sais, je vieillis, j’ai une copine, un chien, une compagnie de vêtements », finies les soirées sans lendemain noyées dans le Courvoisier. « J’ai puisé dans mes souvenirs d’excès et dans ce que j’observe autour de moi. »


Surhomme

Lary Kidd, Coyote Records.
En concert de lancement le 13 novembre à Québec, dans Le Lieu, puis le 15 novembre à Montréal aux Foufounes Électriques, dans le cadre du Coup de coeur francophone.