Lhasa de Sela contenait des multitudes

Près de dix ans après sa mort, dont ne se sont remis ni ses proches ni ses admirateurs,  la plus montréalaise des chanteuses nées ailleurs qu’à Montréal demeure chez elle ce qu’il convient d’appeler un trésor caché.
Annik MH de Carufel Le Devoir Près de dix ans après sa mort, dont ne se sont remis ni ses proches ni ses admirateurs, la plus montréalaise des chanteuses nées ailleurs qu’à Montréal demeure chez elle ce qu’il convient d’appeler un trésor caché.

Why Lhasa de Sela Matters ? Pourquoi Lhasa de Sela est-elle importante ? La plupart des mélomanes québécois peuvent sans doute rapidement dégainer une convaincante et fervente réponse à cette question essentielle. Mais aux États-Unis, dans sa terre natale ? Rien n’est moins sûr. Près de dix ans après sa mort, dont ne se sont remis ni ses proches ni ses admirateurs, la plus montréalaise des chanteuses nées ailleurs qu’à Montréal demeure chez elle ce qu’il convient d’appeler un trésor caché.

Le 9 janvier 2010, quelques jours à peine après le départ prématuré de Lhasa, Fred Goodman entend sur les ondes de la station communautaire WBAI la pièce Anywhere on this Road, une ballade bouillonnant à la fois de désir prêt à exploser et d’angoisse métaphysique (une tension typique chez Lhasa). C’est le choc total pour cet ancien membre de la rédaction du magazine Rolling Stone et jazzophile obsessif (« La pièce depuis laquelle je te parle contient 6000 disques de jazz »).

« Comment cette artiste peut-elle être si méconnue aux États-Unis ? » demande au bout du fil, encore éberlué, celui qui signe ces jours-ci la première biographie de Lhasa, Why Lhasa de Sela Matters (University of Texas Press).

La réponse tient en partie au hasard et aux circonstances, mais aussi à la confusion que provoquait, au cœur d’un pays historiquement réfractaire aux œuvres créées dans une autre langue que l’anglais, le catalogue trilingue de cette authentique passe-muraille, capable de synthétiser (comme l’écrit Goodman) « une telle diversité de souches musicales, la musique tsigane et le flamenco, les rancheras mexicaines, l’americana et le jazz, le fado portugais, la pop moyen-orientale, les berceuses russes, la chanson française et les mélodies folkloriques sud-américaines ».

« Ce que j’entendais, dès ma première écoute, c’est une artiste complète », poursuit le journaliste new-yorkais au sujet de sa découverte de Lhasa par le biais de la radio, belle preuve du rôle indispensable que peut encore jouer la curation musicale. « Tu sais, elle n’avait pas une grande voix. Quand tu écoutes Lhasa, tu ne te dis pas comme quand tu écoutes Sarah Vaughan : “Quelle voix magnifique !” Ce que tu entends quand tu écoutes Lhasa, c’est la profondeur de son âme. C’est son âme qui est magnifique. »

La magie de la musique

Tissé de généreux témoignages recueillis auprès des parents de l’artiste et sa nombreuse fratrie, Why Lhasa de Sela Matters compte sur les anecdotes, souvenirs et confidences de plusieurs noms que reconnaîtront les lecteurs québécois : Bïa, Patrick Watson, Thomas Hellman, Joe Grass et Yves Desrosiers, architecte du premier album de Lhasa, La Llorona (1998).

« Pour moi, sa plus grande influence, c’est sa famille, cette enfance isolée qu’elle a vécue, à n’écouter que la musique que ses parents écoutaient, explique Fred Goodman. Son héritage familial, c’est le canevas de base, mais c’est vraiment en arrivant à Montréal [au début de sa vingtaine] qu’elle va faire tous ses apprentissages. Elle n’aurait pas pu arriver dans une meilleure ville. C’est cette ville qui permet toutes les collaborations qu’elle va vivre. Est-ce que Lhasa aurait été la même si elle avait vécu à Toronto ? J’en doute. »

Tout aussi autodidacte soit-elle, la Lhasa que décrit l’auteur est une jeune femme dotée d’un goût irréprochable forgé par ses innombrables lectures, toujours prête à défendre ses idées — avec pugnacité s’il le fallait. Aimantée par une quête mystique et spirituelle héritée de ses parents, avec qui elle aura bourlingué toute sa jeunesse à bord d’un bus scolaire converti en caravane, Lhasa déclare un jour à un journaliste, avec cette gravité de gamine que l’on devine, qu’elle « croit à tout — Bouddha, Jésus-Christ, le Lao Tseu, l’astrologie ».

Mais Lhasa ne croyait sans doute à rien davantage qu’à la magie de la musique, qu’au pouvoir de l’émotion que peut transmettre un interprète. Une émotion devant absolument, par tous les moyens, transcender la barrière des cultures et des langues. Son arbre généalogique creusait des racines autant au Mexique qu’au Liban, mais ces racines n’étaient surtout pas des chaînes. Lors de son premier passage au Portugal, un promoteur la met en garde : reprendre un morceau de fado — Meu Limaode Amargura (Meu Amor, Meu Amor) — au pays du fado est proprement téméraire. La chanteuse fera à sa tête et recevra une ovation.

Se saigner sur scène

« Elle prenait chacune des cultures qu’elle abordait très sérieusement, très respectueusement, avec un désir de se comprendre elle-même et de comprendre les autres à travers ces cultures, souligne Goodman. Elle tentait d’entendre, à travers la musique, ce que nous avons tous en commun, à quel point nous sommes tous connectés. »

« Lhasa avait une éthique de travail brillante et folle », confie pour sa part le guitariste Rick Haworth à Goodman. « Si elle ne se saignait pas à chaque représentation, elle croyait qu’elle trompait le public. Elle creusait plus profondément dans une chanson que quiconque avec qui j’ai joué. C’était ça, son défi. J’ai dû changer la façon dont j’abordais les chansons, nous l’avons tous fait. Tu devais la suivre, sinon, tu ne faisais plus partie de la chanson. Il n’y avait pas de compromis. Tu devais toi aussi saigner. »

Portrait magnanime, animé par la mission d’éclairer les parts d’ombre de l’œuvre, tout en les respectant, Why Lhasa de Sela Matters témoigne également d’une femme pas toujours facile à suivre, capable de rompre une relation professionnelle sans trop d’états d’âme. Les inquiétudes de ses amis qui, à la fin de sa vie, la supplient de s’en remettre à la médecine traditionnelle afin de soigner son cancer (ce qu’elle finira par accepter), l’agacent vivement.

« Elle était splendide et généreuse et parfois très malheureuse, parfois très dure envers elle-même et les autres, résume Fred Goodman. Walt Whitman a déjà écrit : “I contain multitudes”, et Lhasa aussi contenait des multitudes. »

Why Lhasa de Sela Matters

Fred Goodman, University of Texas Press, Austin, 2019, 200 pages