Alex Nevsky, papa mais pas plate

Le dernier album  d’Alex Nevsky est rempli  de facettes qui, sans être  des révolutions pour lui, sont certainement des évolutions.
Valérian Mazataud Le Devoir Le dernier album d’Alex Nevsky est rempli de facettes qui, sans être des révolutions pour lui, sont certainement des évolutions.

« La trame de ces chansons-là, c’est : je deviens un papa, je vais devenir plate. » Dans un café trop peu bondé, Alex Nevsky laisse tomber ces mots tout en douceur, comme une confidence au sujet de son quatrième et dernier album, Chemin sauvage.

Visiblement, ç’a bouillonné dans la tête et les tripes du chanteur, réputé pour ses hymnes aux refrains populaires et reconnu dans la rue pour sa présence sur les chaises pivotantes de l’émission La voix — « C’est vous ? », a d’ailleurs lancé avec passion une dame à un Nevsky forçant un brin le sourire. Il ne se plongera pas dans sa propre psychanalyse en entrevue, mais Nevsky, devenu père de la petite Claire depuis une quinzaine de mois, a nécessairement pensé à son propre géniteur et aussi à plusieurs créateurs devenus parents.

« Il y a vraiment une peur de se répéter, de devenir un papa qui fait juste raconter les mêmes chansons. Je connais des artistes qui sont restés pris dans une période parce qu’ils ne vivent plus de nouvelles aventures. Tu changes le nom des filles, mais c’est tout le temps la même. J’étais là dans ma tête : je vais avoir un enfant, et je vais devenir poche. Et je me suis dit qu’il fallait que je m’entoure de plein de collaborateurs. »

Chemin sauvage est donc à l’image de cette pulsion d’innovation, rempli de facettes qui, sans être des révolutions pour Nevsky, sont certainement des évolutions. Il y a des cuivres et des batteries électroniques très club, des moments plus  jungle , des sonorités synthétiques que l’on dirait aspirées, des cordes qui font penser à Lana Del Rey, des moments rap…

Pour ces nouvelles pièces, Alex Nevsky a travaillé avec les réalisateurs Gabriel Gagnon — qui a notamment fait la tournée du premier disque du chanteur — et Clément Leduc (Hologramme, Geoffroy, La Bronze, Milk & Bone). Mais il a aussi invité des gens « presque tous plus jeunes » que lui, dont les chanteuses Sophia Bel et Claudia Bouvette, le rappeur Benny Adam et le groupe Alaclair Ensemble, à qui Nevsky confie presque toute une chanson, LOTO.

« J’ai appelé ceux que j’écoute, explique-t-il. Quand est venu le temps d’inviter des gens, c’était naturel, ce n’était pas des moves marketing pantoute, c’était des moves très émotifs. » Au final, il reste bien sûr des titres proches de l’ADN de Nevsky, comme Mes yeux — quand même produite par Ruffsound —, ou Tout, en fin d’album. « Celle-là, c’est vraiment du Alex Nevsky, dit le principal intéressé, très conscient de ce qu’il est. Elle a un refrain qui fait “ ouh ouh ouh , un truc qui va rester dans la tête. Ça existe encore, mais j’ai aussi montré dix autres couleurs avant. »

Sonner dans l’éphémère

Chemin sauvage est aussi un album d’acceptation, dit-il. D’une part, il assume la plus grande présence d’anglais dans ses nouvelles chansons. Et aussi, si d’habitude il rejetait le son cool du moment, il a décidé d’y plonger davantage. « C’est la première fois que je fais ça, que je m’autorise à être aussi moderne. Dans mes trois autres albums, à chaque fois qu’il y avait des trucs qui sonnaient trop comme “en ce moment”, on les enlevait. J’aimais mieux faire de quoi qui sonnait comme il y a six ans que quelque chose qui sonnait comme hier. Mais j’ai fait la paix un peu avec ça. »

Il y a vraiment une peur de se répéter, de devenir un papa qui fait juste raconter les mêmes chansons

 

Au cœur de la réflexion, il y a un constat : celui de « l’éphémérité de l’œuvre », lance Nevsky. Les disques sortent en masse et sont vite remplacés par un autre, voire plusieurs autres dans les oreilles des gens. « J’ai envie de m’actualiser plus souvent au lieu de tout miser sur dix morceaux qui doivent être intemporels, ou alors être le reflet d’une époque, explique-t-il. C’est correct pour moi de faire une toune qui est vraiment bonne pendant six mois, parce que je vais en refaire d’autres plus rapidement, et pas tous les trois ans. »

Si le musicien avait l’habitude d’enregistrer plusieurs balades sur ses albums, il a décidé ce coup-ci de mettre l’accent sur son visage le plus joyeux. « J’ai fait un album que j’ai envie de chanter dans les festivals, en tournée. Et j’avais envie d’être de bonne humeur, alors je me suis armé d’un album qui me permettait ça », philosophe-t-il.

En fait, des chansons tristes, il en a dans sa besace, et il compte bien les faire paraître très bientôt sur un mini-album à part. Deux titres faits avec Pierre Lapointe et un avec Antoine Corriveau risquent fort de s’y retrouver. « Je me suis dit que j’allais redonner à ces chansons-là l’importance que j’aimerais qu’elles aient. Ce sont souvent les plus belles de l’album, mais j’ai l’impression qu’elles passent dans le beurre et que tout le monde parle des trois singles » destinés à la radio.

Se sauver

En ce sens, Alex Nevsky ne croit pas que sa forte diffusion médiatique lui donne une si grande longueur d’avance dans la course aux ventes ou à la visibilité. « Je rejoins les gens, mais je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup de gens qui m’aiment à La voix qui consomme ma musique dans son ensemble, mettons. Les gens sont plus contents de voir ma famille dans les médias que de parler de ce que je fais. Ça aussi c’est à double tranchant, tu deviens une vedette, et il n’y a plus de produit qui est sous-jacent à ça, c’est juste ta face. »

À travers certaines publications numériques friandes de clics, on aura entre autres appris dans les derniers mois que Nevsky vendait son chalet, que sa famille s’agrandissait — « alors qu’on avait acheté des poules, c’est ridicule » — et qu’il avait déménagé à Rougemont.

Cette dernière « nouvelle », toutefois, est une décision qui a laissé des traces sur Chemin sauvage, car si plusieurs textes parlent de partir, de se sauver, d’autres s’ancrent dans le douillet de la maison, du nid.

« La vie a beaucoup changé, même nous dans nos personnalités, conçoit-il. Il y a un choc au début, tu t’identifies à la culture, à la vie urbaine, et après t’es chez vous et tu te demandes si t’es encore cool. Si tu deviens juste vieux ou si tu choisis vraiment d’acheter des guides sur les oiseaux et d’avoir des longues-vues. Moi, j’ai choisi de profiter de mon habitat, de faire un truc qui me paraissait inaccessible : prendre le temps de vivre. »

Papa ou pas, « pa-pa-pa » ou pas, c’est une décision pas plate, pareil.

Chemin sauvage

Alex Nevsky, Musicor. Déjà en magasin.