Alexandre Poulin persiste et chante

Le style d’Alexandre Poulin s’inspire de la grande tradition de la chanson française qu’il admet avoir avidement consommée.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le style d’Alexandre Poulin s’inspire de la grande tradition de la chanson française qu’il admet avoir avidement consommée.

« Elle m’a rendu service, cette marge dans laquelle je me suis inscrit », raisonne l’auteur-compositeur-interprète Alexandre Poulin à la veille du lancement, jeudi soir, de son nouvel album, Nature humaine, un des événements à l’affiche du premier jour de la 33e édition du Coup de coeur francophone. Par marge, il entend une chanson rigoureuse, soulagée des diktats de la pop qui, pendant que d’autres filaient en direction des palmarès, « m’a permis de me faufiler » pour rejoindre un fervent public d’amateurs de chanson éclairée, pertinente et riche de sens. « J’ai beaucoup de plaisir à raconter des histoires et à écrire des chansons fleuves qui n’ont pas de refrain », assure-t-il.

Chanter à sa tête, sans compromission : on reconnaît encore Alexandre Poulin, cinq albums au compteur. On le reconnaît à sa verve, à sa plume, à la rigueur de son écriture, à son dédain des ritournelles pop « même si j’en fais parfois aussi, de la pop — je ne sais plus comment il faudrait appeler ça, de la chanson folk-pop ? ». Il est le premier à l’admettre, son style s’inspire de la grande tradition de la chanson française « que j’ai consommée durant toute mon adolescence ».

Classique, mais pas passéiste pour autant. Il y a, dans cette forme de chanson francophone, encore des trouvailles à faire, de nouvelles rimes à inventer. Lové dans des orchestrations de guitares acoustiques et électriques, Nature humaine (autoproduit et réalisé pour la première fois par Poulin lui-même) est encore farci de belles lignes, « de chansons avec des histoires, des personnages, des dialogues, de belles chutes à la fin »; c’était le défi que s’est lancé l’auteur-compositeur-interprète en se jetant dans l’écriture de ce disque.

« C’est presque devenu une permission [que je m’accordais] d’intituler l’album comme ça, nuance-t-il. Je ne choisis pas tant les thèmes des chansons ; elles se construisent comme ça, devant moi. […] Pour moi, ce titre avait du sens, parce qu’en plus des chansons plus graves, j’arrive aussi avec des compositions plus lumineuses, comme Contrebande ou Courte échelle. L’étincelle de chaque chanson part de l’humain, avant tout ; si je n’avais pas étudié en éducation, j’aurais choisi la sociologie ou la philosophie. »

Morceaux marquants

On ne passera pas dans le détail chaque chanson, mais deux d’entre ces dix nouvelles retiendront particulièrement l’attention. La première se nomme Marie-Madeleine, elle est parfaite. Sans exagérer : c’est un bijou. Un conte moderne sur un thème trompeusement pieux, une histoire brillamment imaginée, bellement interprétée et finement tournée qui tient en seize couplets, quatre minutes et trente-six secondes. Classique, mais étonnamment contemporaine dans son thème : un exemple de chanson bien écrite qu’on pourrait enseigner à l’école.

Justement, c’est le thème de la seconde chanson remarquable d’un disque qui en compte quelques autres, Tourterelle triste, abordant sans détour le délicat sujet de la violence conjugale, Néon sur l’existence après le décès de son enfant — ceux d’Alexandre sont en bonne santé, soyez rassurés. Cette seconde chanson s’intitule La mauvaise éducation, elle est unique dans le répertoire de Poulin : un réquisitoire contre le système d’éducation au Québec, livré avec émotion.

« Probablement la chanson la plus personnelle de l’album », admet Alexandre Poulin, qui a terminé un baccalauréat en éducation à l’Université de Sherbrooke avant de devenir chansonnier à temps plein. « Si tu m’avais dit qu’un jour j’écrirais le nom de ma fille dans l’album, je n’y aurais jamais cru. Or, tu ne peux pas écrire une chanson comme celle-là sans être vrai. La fin de la chanson, c’est mot pour mot [ce que j’ai ressenti]. Une chanson phare, pour moi, parce que je suis un ancien enseignant, c’est un sujet qui me tient à coeur », dit-il en évoquant le décrochage scolaire et l’importance de persévérer.

« J’ai beaucoup lu sur l’éducation, sur les autres systèmes scolaires à travers le monde, poursuit Alexandre. J’ai des amis dont les enfants arrivent au secondaire ; ils me disent : “Man, j’ai visité une école, elle ressemble à une prison, je ne peux pas envoyer mon kid là !” Et en faisant des recherches, tu réalises que certains architectes ayant conçu nos écoles ont aussi construit des prisons. »

« J’ai lu sur le projet du LAB-école [par lequel on réunit des experts dans des domaines variés pour réfléchir à l’école de demain]; c’est parfait, mais d’un autre côté, la société a beaucoup évolué ces quelque vingt dernières années, avec l’Internet, les femmes plus que jamais sur le marché du travail, ce qui est une bonne chose. Or, j’ai l’impression que l’école est conçue pour faire les grands travailleurs de demain, alors qu’on devrait former des humains, à la base. C’est Victor Hugo qui disait : Si vous voulez fermer des prisons, construisez des écoles. Y a tellement de choses à faire pour former les humains de demain. »

Nature humaine

Alexandre Poulin, Bleu cardinal. En concert de lancement dans le cadre de Coup de coeur francophone. Le jeudi 7 novembre à 17h, au Cabaret Lion d’or.