La ballade country de Dylan à Nashville

La chronique des «années» Nashville de Dylan est une valse-hésitation entre le folksinger et la musique country.
Photo: Stringer Agence France-Presse La chronique des «années» Nashville de Dylan est une valse-hésitation entre le folksinger et la musique country.

Coïncidence ? À d’autres. Dans les 16 heures du documentaire Country Music de Ken Burns, diffusé en septembre à PBS, on fait grand cas de la rencontre entre Johnny Cash et Bob Dylan. Deux séquences sont montrées. On voit d’abord Dylan en 1966, plus frisé que jamais, installé au piano en coulisses d’un spectacle de la fameuse tournée du « traître » en Angleterre, jouant I Still Miss Someone, plus ou moins accompagné par Cash. Et il y a évidemment le passage à la première de l’émission The Johnny Cash Show, en mai 1969 : Bob avec ses bottes de cowboy et Johnny en espadrilles y juxtaposent leurs versions de Girl Of The North Country (on ne peut pas parler de partage, tant chacun tourne à sa façon autour de la mélodie).

Difficile de ne pas recevoir, deux mois plus tard, Travelin' Thru, quinzième volume de la série d’archives The Bootleg Series, autrement qu’en complément de programme. Toute la chronique des « années » Nashville de Dylan (trois sessions et des poussières, un bout d’automne en 1967 et le printemps 1969) est une valse-hésitation entre le folksinger et la musique country, avec Johnny Cash en hôte, facilitateur et complice. C’est la voie par laquelle le Zimmy 1er de Blonde On Blonde veut revenir à l’avant-plan, ni portevoix de protest songs ni rockstar mythifiée : Robert Zimmerman a envie d’ancrage familial et de simplicité. « Moins de mots », résume-t-il.


«Travelin' Thru», Bob Dylan Featuring Johnny Cash

 

L’accident providentiel

Littéralement, l’accident de moto de 1966 a permis à Dylan de prendre le champ et disparaître de l’écran radar. Une fois sorti de convalescence et du sous-sol de Woodstock où il a bidouillé un tas de chansons avec la bande des Hawks (bientôt rebaptisée The Band), il débarque à Nashville, là où l’on enregistre les albums plus vite que l’on dégaine, là où les meilleurs musiciens font exprès d’en faire le moins possible.

L’album John Wesley Harding est bouclé si vite que les prises de travail sont rares ou inexistantes : il n’y a pas de chantier, pas d’exploration esthétique. On ne s’attarde pas beaucoup plus pour les chansons de ce qui deviendra Nashville Skyline : deux sessions en deux jours suffisent. Tout est là, ou presque, d’entrée de jeu. Ici et là, un accident heureux devient un arrangement célébré : entendre Lay Lady Lay sans les percussions bongos cloche à vache est à ce titre plus que révélateur. Et pas qu’un peu touchant.

Et celle-là, tu la connais ?

Mais le coeur de Travelin' Thru est ailleurs : les 17 et 18 février de la même année, Johnny Cash et Bob Dylan sont au Studio A de Columbia pour enregistrer Girl Of The North Country en duo. Ce qu’ils font, mais en profitant de l’occasion pour jouer ensemble tout ce qui leur passe par la tête : avec nul autre que le grand Carl Perkins à l’électrique, les gars du Tennessee Two de Cash et Cowboy Jack Clement, ils revisitent jouissivement le répertoire rockabilly de Sun Records (de Matchbox à Mystery Train en passant par I Walk The Line), des tas d’immortelles de Jimmie Rodgers (assez maladroitement), un peu de gospel.

Cash mène l’affaire, présente Dylan à Clement, lance des titres : tu connais celle-là ? Et celle-là ? C’est trop lousse pour devenir un album, mais peu s’en faut. L’écoute des bandes est une extraordinaire expérience, une véritable communion, un ressourcement salvateur. Chacun sortira de l’affaire changé. Les bottes de cowboy, les espadrilles ont changé de pieds. Le country-rock est né, il ne reste plus qu’à baptiser le bébé à la télé.

Après, tout devient possible, y compris, en mai 1970, la participation de Dylan à Earl Scruggs : His Family and Friends, documentaire d’A.P. Carter où le pionnier du bluegrass joue également avec les Byrds. Idéal point d’orgue de la ballade nashvillienne de Bob Dylan. Travelin' Thru, le coffret, est en cela bien nommé : notre troubadour va continuer sa quête ailleurs, et ne reviendra plus à Nashville.

Travelin' Thru: The Bootleg Series Vol. 15 1967-1969

Bob Dylan Featuring Johnny Cash, Columbia / Sony