Le jazz au goût de «citron écrasé» du groupe Chocolat

Pour son cinquième album, Jazz engagé, le quintette Chocolat a opté pour une sorte de collage de styles musicaux.
Photo: Emmanuel Ethier Pour son cinquième album, Jazz engagé, le quintette Chocolat a opté pour une sorte de collage de styles musicaux.

Le cinquième album de Chocolat s’intitule Jazz engagé et, oui, on y entend du jazz. Du métal aussi, sous la forme d’un hommage à Bruce Dickinson, chanteur d’Iron Maiden. Des grooves psychédéliques, des clins d’oeil aux Stones et à Corbeau, « des affaires punk presque hardcore, du prog », déballe Jimmy Hunt. Le groupe n’a pas que pressé le citron, « c’est un citron écrasé. Un collage, très référentiel, mais ce qui est original, c’est que c’est tout mélangé » sur cet hallucinant album double, dans lequel on ne peut s’empêcher d’entendre ce qui pourrait être le chant du cygne de Chocolat.

Ou pas, finalement. « Chocolat, c’est comme un phénix », laisse échapper en souriant Emmanuel Éthier lorsqu’on lui demande si Jazz engagé marque ou non la fin de l’aventure Chocolat. « Tu penses qu’on n’existe plus et… surprise ! », le groupe, mené par l’auteur-compositeur-interprète Jimmy Hunt, renaît de ses cendres, comme ce fut le cas en 2014 avec l’échevelé Tss Tss.

Chaque fois que je termine un projet, j’ai vraiment l’impression que c’est la dernière fois que je fais ça. Finalement, c’est plus fort que moi: l’envie de faire un peu de musique, d’écrire des textes me revient.

En ce moment, assure le musicien et réalisateur doué — Éthier signe celles de Jazz engagé et du tout récent Junior de Corridor, paru chez Sub Pop — rencontré dans un café de La Petite-Patrie, le groupe Chocolat n’est pas actif. Est-ce donc le dernier album de Chocolat ? « Je ne le sais pas. En fait, jusqu’à récemment, on se demandait si on allait donner des concerts. Pour l’instant, c’est non, mais qui sait, en 2020 ? Au départ, cet album, on a mis beaucoup d’efforts dessus. Je l’aime, j’ai pris assez de recul pour l’aimer, j’étais d’avis que le public devait l’entendre. »

Car il aurait pu rester encore longtemps dans les voûtes de la maison de disque, ce Jazz engagé enregistré en deux mois, dans cinq studios différents… il y a aujourd’hui plus d’un an. La rumeur courait : y a un nouveau Chocolat, un album double de surcroît, fini et emballé, qui attend de voir le jour. Attend quoi ? Rien n’est encore clair. Pourquoi alors paraît-il aujourd’hui ? « Pourquoi pas ? », répond Éthier, stoïque.

Photo: Clarys Taillon Les membres de Chocolat

Joint en Gaspésie où il réside, Jimmy Hunt avoue sentir Jazz engagé comme le dernier Chocolat, « mais on ne peut jamais dire… Ça m’avait fait cet effet aussi après Piano élégant [2008.] On avait arrêté pendant cinq ans ensuite, puis on a eu envie de rejouer ensemble. Ça me fait penser à de vieux projets, genre — et y a pas de comparaison musicale à faire – Neil Young avec les Crazy Horses. Il finit toujours par revenir avec sa vieille gang, y’ont du fun et ils font des shows. »

Un disque copieux

« Quand on a fait cet album, en l’enregistrant, j’étais assez convaincu que ce serait le dernier… pour un bout. Peut-être que ça transparaît en l’écoutant ? » Clairement, oui. Jazz engagé est le disque d’un groupe qui a envie d’y mettre toute la gomme. Un disque copieux, spectaculaire par la diversité de ses influences musicales liées par d’excellents musiciens et leur humour décalé.

« Y a un état d’esprit, dans le propos notamment, qui fait que ça ressemble à du Chocolat, estime Hunt. Bon, y a de l’ironie, encore, un côté un peu narquois, voire un peu casse-pied avec ses propos qui ont un double et un triple sens. On ne sait pas où ça s’en va », d’autant que, si on faisait le tri dans ces vingt et une nouvelles chansons, on arriverait à un disque de Chocolat noir à 100 % et un second de chansons plus intimes, plus moelleuses ressemblant à celles de l’oeuvre solo de Jimmy Hunt.

« Y a des fois durant l’écriture, ça devient schizophrénique, je ne le sais plus trop » ce qui appartient au monde de Chocolat ou à celui de son projet solo. « D’ailleurs, durant le processus [de création de Jazz engagé], j’ai pensé à mettre des chansons de côté pour un projet solo, en gardant ce qui est plus rock pour Chocolat. J’ai même vécu un processus de divorce avec Chocolat durant la création de cet album. À chaque disque sur lequel je travaille, je ne savais pas ce que ça deviendrait, un solo ou un Chocolat. Avec celui-là, j’étais un peu entre les deux… C’est un disque un peu bizarre, un mix de plein d’affaires » et, comme il le chante sur la poisseuse Cerise lime bleuet, « Si vous ne comprenez rien des paroles, c’est normal, c’est du rock and roll ».

Avec sa courtepointe d’exercices de styles musicaux — parfois même de pastiches, assure Emmanuel Éthier, « et des clins d’oeil esthétiques, on est un band d’esthètes » — Chocolat raille sur les réseaux sociaux en s’inspirant du blues rock d’Offenbach, moque la société de consommation avec le brûlot C’est nice ton produit, vire « heavy, a’ec toé […] Illégal de Corbeau dans l’prélart » sur l’envoûtant rock Heavy, et tourne en dérision ceux qui croient que la terre est plate. Selon Éthier, Jazz engagé se gave d’humour, mais il importait à Chocolat de ne pas faire un disque humoristique. « C’est un album post-Trump », estime le guitariste et réalisateur. Or, sous plusieurs couches d’ironie et d’humour délirant finissent par percer quelques moments d’une grande sincérité, spécialement sur Être un artiste : « Être un artiste, ce n’est pas facile / Faut le bon concept au bon moment / Être un artiste, ce n’est pas facile / Y a les dépressifs, y a les dépressions… »

Photo: Emmanuel Ethier

« C’est un peu vrai, mais c’est aussi une forme d’humour », insiste Hunt, en soulignant vouloir sur cette chanson écrire « à la manière de Plamondon, en ponctuant ça d’anglicismes un peu dépassés : « Il faut garde la touch, il faut rester cool ». » Sur le fond du texte, il y a quelque chose de vrai, ajoute-t-il. « C’est un peu tabou, ce n’est pas quelque chose dont on va parler ouvertement entre nous, mais c’est vrai qu’on est parfois un peu tracassés. Est-ce que j’ai dit tout ce que j’avais à dire ? Surtout après plusieurs albums, beaucoup de textes écrits, à un moment donné, on se demande ce qu’on apporte de nouveau. »

« J’ai toujours été comme ça, poursuit Jimmy Hunt, qui compose tous les textes de Chocolat. Je croyais que j’allais changer avec le temps. Avec une consécration, une certaine reconnaissance, peut-être allais-je m’asseoir là dessus un peu et en profiter, mais à chaque fois que je termine un projet, j’ai vraiment l’impression que c’est la dernière fois que je fais ça. Finalement, c’est plus fort que moi, l’envie de faire un peu de musique, d’écrire des textes me revient. […] On dirait que ce n’est jamais acquis, ce rôle [d’auteur-compositeur-interprète]. Y’a peut-être chez moi un peu du syndrome de l’imposteur ? Mais je ne trouve pas que cette impression me sert mal — je veux dire, je me remets assez en question pour juger que ce que je fais peut-être complètement nul, stupide et inutile, et à partir de là je repars à zéro. Ces remises en question font peut-être que j’arrive à faire quelque chose de rafraîchissant à chaque fois. »

Alors, Chocolat, c’est fini ou pas ? « Avec les gars, en réécoutant les mix de l’album, on se disait : Ouin, ça se peut que le monde aime ça » et que le public finisse par gagner son retour sur scène.