Garder les yeux sur le filon

Stéphane Truchon, alias Travelling Headcase, s’est évertué à dompter un tambour bidouillé, doté de cymbales et d’un paquet de pédales d’effets.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Stéphane Truchon, alias Travelling Headcase, s’est évertué à dompter un tambour bidouillé, doté de cymbales et d’un paquet de pédales d’effets.

Prénom : Travelling ; nom : Headcase. Derrière ce curieux alter ego se cache Stéphane Truchon, « folkeux » aguerri qui signe un neuvième album conceptuel intitulé Songs for the Broken, ouvrant un nouvel horizon dans le folk local.

Dans un sous-sol de Rosemont, entourés de pédales, d’amplificateurs, de guitares et d’un piano, Travelling Headcase et Éric Villeneuve, réalisateur de Songs for the Broken, énumèrent en les pointant les machines diverses qui ont servi sur le disque, tout en buvant à la fois un café et quelque chose d’un peu plus fort. Ce qui s’est passé ici pendant les 25 mois qu’a duré la gestation de l’album relève presque du miracle, à une époque marquée par la rapidité et l’efficience. À coup de séances de jam et d’expérimentations, c’est dans cette cave tamisée qu’a pris forme, petit à petit, le folk-noise-rock poétique et granuleux, inspiré et ambitieux du Travelling Headcase nouveau.

« Il me disait qu’il voulait toucher un peu au noise, se souvient Villeneuve. On parle souvent de musique, c’est notre principal plaisir. Il voulait flirter avec des arrangements un peu plus improbables, quelque chose qui grafigne un peu. On voulait se tasser de la beauté le plus possible, jusqu’où c’est encore beau pareil, mais que ça fasse un peu mal. »

Songs for the Broken est donc loin du classique guitare-voix exploré par Truchon par le passé. Il y a du Radiohead là-dedans, du Elliott Smith et, forcément, du Tom Waits. Du blues aussi. Dehors le minimalisme ; on a branché les micros et laissé tourner « le tape ». Les prises ont été assemblées, désassemblées, puis montées en chantiers cohérents, qui sont devenus des ébauches, qui sont devenues des chansons. Des amis sont passés pour enregistrer un instrument, un chant, des cris. On y a ajouté du piano, des rires, des cliquetis. Ce qui menait tout ce joyeux désordre pas toujours heureux (« On faisait ça le mercredi soir de 9 h à 11 h, quand plus personne a de jus dans le corps »), c’est un tambour bidouillé, doté de cymbales et d’un paquet de pédales, « passé dans des distorsions et des delays ». Ce percussionniste sans tête imposait aux musiciens sa cadence tonitruante. Il fait tous ces sons de tonnerre que l’on entend sur Songs for the Broken.

« Stéphane, c’est un homme-orchestre, dit Éric Villeneuve, qui a aussi réalisé les albums de Bernard Adamus, notamment. Il était habitué de commencer à “un, deux, trois, go”, pis on le suit. Là, dans nos soirées de résidence, on a exploré cette machine-là. J’ai dit : “Toi, apprends à suivre, plutôt que d’être suivi” Et là, ce n’était plus nous autres qui menions, c’était le monstre. »

Il fallait ensuite trouver une constante, une vision, un fil conducteur dans ce chaos sonore, charmant certes, mais informe. « Des fois, je rentrais chez nous pis j’étais découragé, dit Stéphane Truchon. Je ne voyais pas où on allait aller avec ça. »

Parce qu’après, il faut se taper une fastidieuse écoute de tous ces délires. « Avant d’ajouter tous les layers qu’on entend, on avait isolé treize pièces, poursuit-il. Là, je me suis fait deux entorses lombaires en dedans de deux semaines. J’en ai fait une première en travaillant (je travaille au Cheval blanc comme barman), pis je suis retourné travailler presque tout de suite après, pis j’en ai fait une autre. Là pendant presque trois mois, j’étais allongé. Je fumais pis j’écoutais ça. J’avais juste ça à faire : j’écrivais des textes pis je composais des mélodies. Après deux mois, j’avais toute ! Ça restait un chaos, mais il fallait faire des tounes. Pis moi, la post-prod, j’avais jamais fait ça non plus. Comme notre base était toute un peu shaky, je pouvais pas arriver là-dessus pis chanter shaky en plus, ça aurait été juste un album noise qu’on n’écoute pas. »

C’est un peu de la musique fabriquée en laboratoire, finalement. « J’appelle ça de l’électro-organique, précise Villeneuve. Parce que la post-prod fait les chansons, c’est un collage, mais c’est de la vraie musique pareil. Et j’ajouterais emo, parce que c’est toujours ben mené par ses émotions, Travelling. »

Question de volonté

Cette idée de suivre un filon à travers la tempête ne caractérise pas que le processus créatif. Dans ce qu’il raconte, Travelling parle justement de ça, de volonté. « Le Broken, c’est moi, dit-il. C’est toujours un peu dark ce que j’écris. Mais avec, mettons, A Force to be Reckoned With, je dis qu’il faut que j’arrête de m’apitoyer sur moi-même. Je vais un petit peu plus loin : il y a du monde en dehors pis ça vaut la peine de se battre pour eux autres. »

C’est une attitude qu’il porte forcément en lui. Après une carrière comme foreur dans le Nord, Truchon lâche tout et s’installe à Montréal pour faire de l’art ; c’était il y a dix ans déjà. « J’ai jamais eu d’argent pour ça en fait, dit-il. J’ai jamais fait de pub, jamais eu de tracking, jamais eu de label. J’ai jamais mis une cenne dans Travelling. La patience, ça fait partie de la game. Des fois, les musiciens, ça paraît tellement qu’ils veulent saisir leur opportunité, pis ça gosse en show quand t’en pognes un de même. “OK, je vais te faire toutes mes tounes !” J’aime mieux laisser le monde avoir envie de revenir. »

Revenir à Songs for the Broken, c’est même obligé. Rugueux à la première écoute, c’est un disque qui s’apprivoise et qui laisse place à des moments de beauté et de vulnérabilité impossibles à ignorer. « J’ai eu une couple de mauvais commentaires, pis une couple de bons. C’est moins du folk classique, c’est sûr. C’est une grosse affaire sale, mais la beauté en ressort. Moi, j’ai jamais entendu quelque chose vraiment comme ça. »

Travelling Headcase lancera Songs for the Broken samedi, au Cheval blanc, à Montréal. L’album, indépendant, est offert sur les plateformes Web et en vinyle.