Half Moon Run, changer pour mieux résister

Les membres de Half Moon Run photographiés à l’hôtel W dans le Vieux-Montréal
Valérian Mazataud Le Devoir Les membres de Half Moon Run photographiés à l’hôtel W dans le Vieux-Montréal

« Il y a tellement de choses qui ont changé depuis 2010 », dit d’entrée de jeu Connor Molander, le guitariste et chanteur du groupe Half Moon Run. 2010, c’est le moment des premiers pas de la formation basée à Montréal et qui, depuis presque dix ans, donc, progresse à vitesse grand V dans une industrie musicale qui, elle aussi, pivote sur elle-même assez rapidement.

Ce contexte changeant, le rôle différent des musiciens, qui sont eux-mêmes transformés par la tournée, ont laissé des traces dans les musiques et les mots du troisième et tout nouveau disque d’Half Moon Run, A Blemish in the Great Light.

Même si les artistes sont souvent très réticents à parler de l’interférence de la « business » dans leur création, Molander aborde franchement le sujet en entrevue avec Le Devoir. Assis sur le balcon de la suite d’hôtel que le groupe loue toujours pour recevoir la presse, le musicien avoue avoir eu beaucoup de temps dans les dernières années pour réfléchir à son métier.

« C’est comme si ce qu’on fait comme groupe n’est plus seulement en lutte contre d’autres musiques, mais que tout ça s’inscrit dans le contexte plus large du temps de divertissement disponible des gens. Ils peuvent écouter notre musique, ou visionner Netflix, écouter un podcast, ou juste être sur leur téléphone. Tout ça, c’est un peu dans le même pool, maintenant. »

La pression pour attirer l’attention du public est donc plus forte que jamais. Et, nécessairement, peut-être de plein de manières plus ou moins subtiles, le métier de musicien s’en voit bouleversé, croit Molander. Ne serait-ce que par l’utilisation des médias sociaux. « Ils ont pris d’assaut l’industrie, c’est fou ! On essaie juste de comprendre comment on peut trouver notre place dans ce paysage. On en parle tout le temps. »

Le commerce étant omniprésent, l’intuition, voire « la magie », pour reprendre les mots du guitariste, est une notion qu’il faut défendre, croit-il. Parce que le processus actuel est tout sauf magique.

« La stratégie suggérée, en gros, c’est de plonger dans les données issues de tes médias sociaux, de voir quels sont les profils démographiques les plus communs, de trouver quel genre de contenu les fait le plus réagir, et de faire plus de ça. Et ça, man, je ne sais pas si c’est une bonne idée ! Les résultats sont peut-être parlants, mais en même temps, il y a quelque chose qui me semble mauvais dans ça. Il faut creuser profondément en soi pour trouver les bonnes réponses et avancer avec force dans ça, estime Connor Molander. Et on cherche encore. »

Résistance

Half Moon Run a dû passer à travers ce genre de pression au moment de la création musicale même de A Blemish in the Great Light, affirme Molander. S’il précise que la formation a de bons partenaires d’affaires, le musicien explique qu’« ils tendent à regarder ce qui a marché et à dire, encore une fois, devant ce qui a marché : “Faisons plus de ça”. Mais habituellement, si ces choses ont marché en premier lieu, c’est parce qu’elles avaient leur propre identité et qu’elles étaient différentes. Alors en voulant émuler ça, on n’aura peut-être pas de succès du tout. »

Ce nouveau disque en est presque un de résistance, donc, pour qu’Half Moon Run ne se perde pas à devenir, comme cela a été discuté, un avatar de groupes populaires dans son créneau musical. Comme qui, par exemple ? « Certaines réponses finissaient par être des trucs comme Imagine Dragons. Ce qui à mon sens est terrible ! Je ne veux pas sonner comme ça. On a fait le test avec notre réalisateur pour la pièce Flesh and Blood : c’était bon pour la poubelle, man. Si on avait sorti cette version et que ç’avait marché du tonnerre, alors ç’aurait été super parce qu’on aurait eu assez d’argent pour aller se cacher de honte pour le reste de nos carrières ! »

Sortir du brouillard

A Blemish in the Great Light, réalisé par Joe Chiccarelli (Beck, The Strokes, Frank Zappa, Morrissey), n’est donc pas une version boostée à l’hélium de l’ADN d’Half Moon Run. Ce troisième disque du quatuor a bien quelques chansons plus mordantes en tête d’album — comme le premier extrait, Then Again —, mais il y a aussi en contraste des nuances calmes, riches, souvent avec une patine très seventies. Dans les sons, les instruments et parfois même les mélodies.

Cette voix et cette ligne de piano dans les pièces Black Diamond et Flesh and Blood, c’est un peu à la Billy Joël, non ? « C’est pas fou, mais on a aussi beaucoup parlé d’Elton John, de Fleetwood Mac, Dire Straits, Steely Dan, plusieurs groupes des années 1970. »

Ce nouvel album en est aussi un dont les pièces sont moins camouflées dans le brouillard, croit Connor Molander. « La métaphore qu’on utilisait, c’est qu’on voulait s’avancer devant le rideau avec ce disque, le faire sonner chaud et riche, mais aussi que le son soit clean. Quelque chose d’organique, mais aussi de poli. »

Les mots d’Half Moon Run sont par ailleurs traversés par les répercussions des longues et abondantes tournées que le groupe a effectuées depuis une dizaine d’années. Exception faite de quelques lignes plus directes ici et là, c’est surtout la façon dont leur travail de musiciens a forgé leur identité, leur personnalité, qui se sent sur cette dizaine de titres.

Connor hésite, recommence deux ou trois fois sa phrase… « Si je repense au moi dans la jeune vingtaine, la tournée a probablement été un des plus grands défis de ma vie. D’abord parce que c’était très dur pour la santé — beaucoup trop d’alcool, par exemple —, et aussi parce que c’était socialement très étrange. »

C’est cliché, il le conçoit, mais voyager partout dans le monde amène à la fois beaucoup d’amour et un grand sentiment de solitude et de désespoir, des émotions qui se retrouvent sur l’album.

« Le contexte dans lequel tu vis des relations avec les autres change complètement, explique Connor. En amitié, par exemple, chacun donne à l’autre, mais ce processus de donner est devenu quelque chose qui me rendait inconfortable. Parce que c’est ce que je faisais tout le temps en tournée avec le public, c’était mon métier. [La tournée], ç’a aspiré quelque chose. »

Connor Molander et ses collègues, Devon Portielje, Dylan Phillips et Isaac Symonds, ne rangeront pas leur passeport pour autant, même qu’ils ont déjà livré plusieurs concerts sur le continent américain depuis quelques semaines. Ils partent en novembre pour l’Europe, avant de traverser le Canada en janvier.

« Il y a une bébé idée qui est née pendant la tournée américaine, mais il y a une façon différente qu’on a de se tenir sur scène, confie Molander. On n’est pas juste en train de jouer nos instruments, de prouver qu’on peut avoir du succès comme groupe. Moi, je suis là parce que je veux communiquer avec vous, être avec vous, et je crois qu’il y a un sens à ce qu’on fait. Il y a de l’optimisme dans ça et c’est fondamental, il faut s’accrocher à ça dans une époque où les valeurs sont si fragmentées. »

De ça, on en prendrait plus.

A Blemish in the Great Light

Half Moon Run, Crystal Math Records. Déjà en magasin.