Frédéric Antoun, mozartien malgré lui

Les rôles de ténor de l’opéra italien ont tout pour sourire à Frédéric Antoun et l’un d’eux montre à quel point la carrière internationale du ténor québécois est florissante. « Le rôle d’Alfredo dans<i> La Traviata </i>m’ouvre de nombreuses portes. »
Marie-France Coallier Le Devoir Les rôles de ténor de l’opéra italien ont tout pour sourire à Frédéric Antoun et l’un d’eux montre à quel point la carrière internationale du ténor québécois est florissante. « Le rôle d’Alfredo dans La Traviata m’ouvre de nombreuses portes. »

L’opéra Lucia di Lammermoor de Donizetti prend l’affiche à l’Opéra de Montréal à compter de samedi prochain. Cette programmation nous vaut le retour bienvenu, dans le rôle d’Edgardo, du ténor Frédéric Antoun, devenu rare dans son Québec natal.

« La passion, la fougue, la simplicité… La viande ! » s’exclame Frédéric Antoun lorsqu’on lui demande ce qu’il apprécie particulièrement dans le rôle d’Edgardo. « J’adore l’opéra italien et j’ai toujours été frustré de ne pas en chanter davantage. On peut trouver cela parfois un peu kitsch, mais toutes ces possibilités de couleurs et de legato sont très gratifiantes », se réjouit le ténor interrogé par Le Devoir.

Dans Lucia di Lammermoor, tous les yeux des spectateurs d’habitude sont tournés vers la soprano, un rôle associé pour l’éternité dans l’inconscient collectif à Maria Callas. Lucia sombre dans la folie car son frère, un méchant baryton du nom d’Enrico, veut la marier au riche Arturo, ce qui permettrait à la lignée des Ashton de restaurer leur fortune, alors que l’objet de sa flamme est un flamboyant ténor nommé Edgardo Ravenswood, issu d’une famille d’ennemis jurés des Ashton.

Les rôles de ténor de l’opéra italien ont tout pour sourire à Frédéric Antoun et l’un d’eux montre à quel point la carrière internationale du ténor québécois est florissante. « Le rôle d’Alfredo dans La Traviata m’ouvre de nombreuses portes. Et pourtant, je ne l’ai même pas encore chanté ! La première fois, ce sera en mars prochain au Covent Garden de Londres », nous annonce Frédéric Antoun.

Et voici la liste des opéras qui ont déjà signé pour avoir Frédéric Antoun : Paris, Vienne et Munich ! Une autre prise de rôle verdienne aura lieu cette saison, à l’opéra de Paris : Le Duc de Mantoue dans Rigoletto. Excusez du peu ! « Jusqu’ici, j’avais surtout chanté Cassio dans Otello. C’est loin d’être un rôle phare ; c’est plutôt un rôle lampion », s’amuse le facétieux ténor.

Le rôle avec lequel Frédéric Antoun, qui a aussi abordé Tamino dans la Flûte enchantée, est le plus associé est Ferrando dans Così fan tutte de Mozart. Sa prestation dans la mise en scène d’Anne Teresa De Keersmaeker à l’Opéra de Paris a été diffusée dans les salles de cinéma à travers le monde et immortalisée en DVD. « Je vais le chanter une dernière fois la saison prochaine à San Francisco. Mais je l’ai trop fait, je n’aime pas le personnage, je m’y sens à l’étroit et, de manière générale, j’ai un peu de mal avec les caractères de Mozart qui ne sont pas des rois : je les trouve un peu geignards. Mais Ferrando a aidé à me faire connaître. »

Avoir le temps de chanter

Après son éducation et son développement au Québec, au sein de la cohorte d’artistes lyriques qui a vu émerger Étienne Dupuis, Phillip Addis ou Julie Boulianne, autres vedettes des scènes internationales, la carrière de Frédéric Antoun s’est déployée en Europe.

« J’ai eu beaucoup de chance. J’ai eu un agent, François Rousseau, qui a bien travaillé pour moi. Je me suis forgé une réputation de ténor mozartien fiable. Ensuite, on m’a engagé pour des rôles de demi-caractère dans des opéras français, car en France, on aime la manière qu’ont les Québécois de prononcer le français chanté. Par ailleurs, nous coûtons moins cher en cotisations sociales aux théâtres français que les chanteurs français ! » Frédric Antoun ne manque pas de souligner également les avantages liés à sa voix : « En tant que ténors, la concurrence est moindre, sur dix chanteurs, nous sommes deux contre sept barytons. »

Frédéric Antoun est très content de l’accueil des maisons d’opéra devant sa nouvelle orientation. « Alfredo est pourtant un rôle facile à distribuer, mais Paris, Londres, Vienne et Munich me font confiance parce que j’imagine qu’ils l’entendent dans ma voix. »

Cette voix lumineuse et très flexible serait facile à surexposer, mais Frédéric Antoun est très raisonné dans le choix de ses rôles. « J’ai chanté Berlioz, j’ai chanté Manon de Massenet à l’Opéra-comique. » Il s’agit là, cette saison, de son rôle le plus touffu orchestralement. « J’ai refusé le Faust de Gounod, la Damnation de Faust de Berlioz. J’évite en fait tous les rôles où je dois chanter dans le médium face à un orchestre très fort, avec des cuivres. Je choisis des rôles dans lesquels l’accompagnement est très transparent. J’ai toujours fait attention à bien sélectionner les rôles dans l’évolution de mon répertoire en fonction de l’orchestration. Oui, on m’a proposé Don José dans Carmen. Ce sont des choses que je n’accepte pas, car l’orchestre est trop dense. Par contre, je peux accepter Rigoletto, Traviata, Lucia et, à partir de là, voir comment ma voix évolue. »

Tricoter la voix

C’est Frédric Antoun lui-même qui possède cette conscience et cette lucidité dans le choix des répertoires. « C’est moi qui décide et je fais attention. Un accompagnement léger permet au chant de s’épanouir. Par ailleurs, on a le temps de chanter et c’est pour cela que je veux interpréter ce répertoire. Dans Mozart, quelque chose me manquait. À force de tricoter la voix, je me sentais à l’étroit. Il n’y a aucun aigu dans Mozart alors que j’ai de la facilité dans l’aigu. Je peux faire des crescendos, des diminuendos. »

Dans son hygiène vocale, Frédéric Antoun se ménage des périodes de repos en arrêtant, en ne chantant pas, tout simplement. « Il m’arrive même de ne pas parler pendant une journée. Il faut ménager les périodes de repos, éviter les abus et l’alcool », nous confie-t-il.

Cette année, l’autorégulation a entraîné l’annulation de sa participation à un Roméo et Juliette à Cincinnati : « Cela faisait huit mois que j’étais sur la route. Mon corps et mon esprit étaient fatigués de faire attention, fatigués de toutes les restrictions. J’étais épuisé. J’ai arrêté pendant deux mois. »

La mélodie française serait-elle une solution de repli pour se reposer ou serait-elle contre-productive ? « Cette année, je veux m’ouvrir la voix, laisser la voix s’épanouir en chantant des rôles d’expression romantique et des lignes plus calmes que Mozart. La mélodie viendrait à l’encontre de ce développement. » Car les aigus ne sont pas un « une corvée ou un obstacle à surmonter » pour Frédéric Antoun. L’aigu ? « C’est libérateur ! »

À Montréal, Frédéric Antoun sera l’objet de la flamme de la Coréenne Kathleen Kim, une soprano colorature très en vogue au Metropolitan Opera, tandis que Gregory Dahl interprétera Enrico. Pour la première fois sur scène à Montréal, Mario Bahg, vainqueur du Concours musical international de Montréal 2018, sera Arturo.

 

En concert cette semaine

Studio de musique ancienne. Pour fêter son 45e anniversaire, le SMAM programme, avec « Nos chers Italiens », des motets de Giovanni Gabrieli et de Claudio Monteverdi qui ont accompagné l’histoire de l’ensemble. Ils encadreront l’oratorio Jephté, l’histoire sacrée la plus célèbre de Giacomo Carissimi. Marie Magistry, Nils Brown et Normand Richard seront les solistes. À l’église Saint-Léon de Westmount, dimanche 3 novembre à 15 h.

La clémence de Titus. Opéra McGill s’associe à l’ensemble Pronto Musica pour présenter vendredi, samedi et dimanche La clémence de Titus, la dernière oeuvre scénique de Mozart, sous la direction du chef Stephen Hargreaves et dans une mise en scène de Michael Hidetoshi Mori. De quoi se faire une belle fin de semaine d’opéra, agrémentée, pourquoi pas, de Madame Butterfly en direct du Met au cinéma, samedi après-midi ! À la salle Pollack, vendredi 8 et samedi 9 novembre à 19 h 30. Dimanche 10 novembre à 14 h.

Lucia di Lammermoor

Opéra de Gaetano Donizetti. Avec Kathleen Kim (Lucia), Frédéric Antoun (Edgardo), Gregory Dahl (Enrico), Oleg Tsibulko (Raimondo), Mario Bahg (Arturo), Rocco Rupolo (Normanno), Florence Bourget (Alice). Choeur de l’Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain, Fabrizio Ventura. Mise en scène : Michael Cavanagh. Salle Wilfrid-Pelletier, les 9, 12 et 14 novembre à 19 h 30 et le 17 novembre à 14 h.