Un protocole pour éviter les dérapages à l’OSM

Mercredi et jeudi dernier, András Schiff n’a pas dirigé la seconde partie du concert de l’OSM, qui présentait la Suite de danses de Bartók.
Photo: Antoine Saito Mercredi et jeudi dernier, András Schiff n’a pas dirigé la seconde partie du concert de l’OSM, qui présentait la Suite de danses de Bartók.

La semaine ayant abouti à la non-présentation de la seconde partie du concert d’András Schiff laissera non seulement des traces dans la mémoire du pianiste hongrois, qui en ressort « très blessé », mais également dans le fonctionnement interne de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM). Les musiciens en appellent désormais à l’élaboration d’un protocole pour éviter les dérapages, a appris Le Devoir. Une demande accueillie avec ouverture par la direction, qui s’est engagée à rencontrer rapidement les musiciens à cet effet.

Les mélomanes montréalais ont été surpris de ne pas voir András Schiff diriger la seconde partie du concert, mercredi et jeudi dernier, comme il l’avait pourtant fait à Boston quelques jours auparavant. La présence au programme de la Suite de danses de Bartók, oeuvre écrite pour le 50e anniversaire de la réunion de Buda et de Pest, avait pourtant une résonance particulière pour le pianiste hongrois en exil, virulent critique du régime de Viktor Orbán.

Le communiqué annonçant ce changement indiquait que la décision avait été prise « d’un commun accord ». Depuis Toronto, András Schiff conteste fortement cette lecture, déplorant plutôt un « incident majeur » ayant conduit à ce renoncement : « C’est un mensonge, une rectitude politique qui me dérange. » À l’OSM, personne ne nie plus désormais qu’il y a bel et bien eu un « incident ». « La communication entre le chef et les musiciens n’a effectivement pas été facile au cours de cette répétition », dit Pascale Ouimet, directrice des relations avec les médias.

Un déraillement rapide

En entrevue, András Schiff affirme être arrivé léger à l’OSM. « Après la merveilleuse semaine à Boston, je suis venu plein de joie et d’attentes à Montréal. La première répétition a commencé avec Bartók. Cela a duré une petite heure. Et les choses ont déraillé d’emblée. » La Suite de danses est une oeuvre difficile, même pour Boston, convient le chef. « Nous avons donc débuté avec un tempo de travail et une dynamique mesurés. Mais rien n’allait, il y avait des problèmes rythmiques plus ou moins grands, surtout chez les vents, où chaque son venait trop tard, mais aussi avec les cordes, trop molles, trop incertaines. Bartók est une musique de consonnes. J’ai recommencé, trois, quatre, cinq, six fois. Rien n’évoluait. Et voilà qu’après une heure, je vois un musicien se lever pour sortir. Je lui demande : “Quel est le problème ?” Et il me répond : “Vous êtes mon problème !” »

J’aimerais savoir quelle faute j’ai commise. […] Comme chef invité, on est certes un hôte, mais qu’attend-on de nous ?

 

Jamais András Schiff n’avait vécu cela dans sa carrière. « Le Konzertmeister [Richard Roberts, cette semaine-là], ou à défaut le représentant des musiciens, aurait dû se lever pour rétablir l’ordre, mais rien ne s’est passé. J’étais très blessé, pour moi, et pour la musique. Je ne pouvais plus rester dans cette ambiance, je suis parti et j’ai dit : “Cherchez-vous un autre chef !” »

Interpellé à ce propos, le représentant du comité des musiciens, Stéphane Lévesque, précise que le musicien qui s’est emporté « n’est pas un membre du comité des musiciens ». Or, non seulement a-t-il parlé en son nom, mais les autres musiciens n’ont pas su quoi répliquer. « Comme une situation de ce genre ne s’est jamais présentée, nous n’étions pas préparés et n’avions pas de protocole en place. »

L’administration précise qu’« aucune sanction n’a été prise [contre le musicien], mais que des mesures de mitigation ont été faites » dans la foulée.

Pour András Schiff, à ce stade, il était clair que plus rien n’aurait pu sauver le projet : « L’orchestre était si mal préparé pour le Bartók, c’était sans espoir. » Ce n’est pas l’avis du comité des musiciens ni de l’OSM pour qui la préparation répondait à tous les standards internes. « L’OSM était à son niveau habituel et nous avions hâte de collaborer avec M. Schiff », précise M. Lévesque. « Le niveau d’engagement et de professionnalisme des musiciens afin d’offrir à nos clients des concerts du plus haut niveau de qualité ont été, tel que d’habitude, rencontrés », renchérit Mme Ouimet.

« J’ai souffert comme un chien »

Afin de rétablir les ponts avant la répétition de mardi, deux musiciens sont venus voir M. Schiff avec l’administration artistique pour lui promettre que la suite serait différente. « La répétition a été acceptable et j’ai pu travailler. »

Mais la répétition générale de mercredi lui aura réservé des surprises. « Une générale se fait dans l’ordre du concert. J’arrive sur scène, je commence à diriger et une partie de l’orchestre attaque le concerto de Haydn, l’autre joue le concerto de Beethoven. En étant de bonne composition, j’aurais considéré que c’était un malentendu. Avec ce qui était arrivé lundi, j’étais en droit d’imaginer que c’était un sabotage. »

Interprétation que réfutent les concernés : « Les répétitions générales ne sont pas toujours forcément dans l’ordre des concerts. Il a dû tout simplement y avoir une erreur de communication », indique M. Lévesque. « Il semble effectivement y avoir eu une erreur humaine », plaide Mme Ouimet.

András Schiff n’y croit pas, d’autant que la formation Beethoven, plus fournie en vents, n’était pas sur scène. « Par la suite, dès que j’avais un solo, les musiciens n’écoutaient pas, discutaient, jouaient avec leurs stylos, alors qu’il n’y avait rien à annoter […]. Je n’ai jamais connu autant de haine et d’indifférence dans ma vie. Ça fait mal, j’ai souffert comme un chien. Je n’ai pas une grosse carapace, je viens de la musique de chambre, je cherche la coopération. Un concerto, c’est donner et recevoir et s’écouter. Cet état d’esprit d’absence d’écoute me dépasse. En concert, il était très dur de bien jouer dans une pareille atmosphère. »

Il admet avoir été « dur avec l’orchestre », attitude à laquelle il attribue le refus du bouquet par la violoniste, le soir du concert. Mais « j’aimerais savoir quelle faute j’ai commise. […] Comme chef invité, on est certes un hôte, mais qu’attend-on de nous ? Qu’on fasse de la bonne musique ou qu’on chante les louanges de tout le monde ? J’aime féliciter les gens… s’il y a une bonne raison à cela ! »

Les incidents n’entameront pas sa relation avec Montréal : « Le contact avec le public a été excellent. » Les relations avec l’OSM, elles, sont rompues. Mais il ne faut pas voir dans sa sortie, un règlement de compte, insiste-t-il. « On dit ce genre de choses parce qu’on aimerait aider. Peut-être que, quelque part, il y a un ver dans le fruit. Comme dans Hamlet, peut-être qu’« il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Donc, il est utile de l’exprimer pour effectuer un diagnostic et avancer dans de meilleures conditions. »

Si la direction de l’OSM reconnaît avoir vécu « une situation exceptionnelle et très délicate », elle considère toujours que « tous les partis ont agi dans le meilleur intérêt des musiciens, de l’artiste et des clients afin de trouver une solution commune ». Elle précise que « Maestro Nagano a été mis au courant de la situation et a été consulté, mais n’a rien à déclarer ».

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