«Le dernier Nataq»: Richard Desjardins intime

Le poète, chanteur, réalisateur et militant Richard Desjardins
Photo: Lisette marcotte Le poète, chanteur, réalisateur et militant Richard Desjardins

De quelle manière un lieu génère-t-il une culture et, par extension, les artistes qui expriment et propagent celle-ci ? Vaste questionnement ! Lorsque Lisette Marcotte entendit parler d’un projet de murale devant rendre hommage au poète, chanteur, réalisateur et militant Richard Desjardins, elle sut que les astres étaient alignés pour un documentaire où elle pourrait développer cette réflexion tout en explorant l’oeuvre d’un des créateurs qu’elle admirait le plus, qui lui « parlaient » le plus. Déjà touché par la première initiative, le principal intéressé accepta de participer à la seconde : Le dernier Nataq, dévoilé en première dimanche au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue (FCIAT).

« Je ne pouvais pas déposer une demande de financement régulière, car normalement, tu dois faire ta recherche, développer ton dossier, trouver un distributeur et un diffuseur, ce qui peut prendre facilement deux ans », explique la réalisatrice montréalaise originaire de Rouyn-Noranda.

« Mais dans ce cas-ci, le sujet était là : le projet de murale imaginé par l’artiste Ariane Ouellet était en cours. J’ai commencé à tourner immédiatement avec ma caméra. Puis un caméraman local, Virgil Héroux-Laferté, s’est joint à moi. On a tourné tout l’été : je venais de Montréal toutes les deux semaines. Je me suis vite attachée aux muralistes, avec qui j’ai développé une réelle complicité… »

Photo: Louis Jalbert

Sans jeu de mots, la murale devint le fil d’Ariane du film, qui montre l’élaboration du concept, la préparation puis l’exécution de l’immense tableau. Cela, en alternance avec Richard Desjardins, que l’on rencontre chez lui, au bord d’un lac entouré de cette forêt boréale qu’il continue de défendre, puis que l’on suit dans une passionnante visite guidée du Vieux-Noranda de sa jeunesse. Cela, toujours avec la volonté de comprendre comment un lieu influe sur l’évolution d’un artiste, vecteur culturel par excellence.

Intégrées de-ci, de-là, les photographies d’époque de François Ruph, professeur à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, viennent incarner avec force pouvoir d’évocation maints paysages musicaux de Desjardins, surtout urbains.

Desjardins se livre avec une totale générosité, visiblement à l’aise dans le cadre décomplexé proposé par Lisette Marcotte. Il revient sur sa carrière, son engagement, mais laisse aussi échapper des réminiscences intimes, surtout une fois lancé dans ces rues jouxtant les installations de la mine qu’il connut si bien naguère.

Une figure mythique

Pour la réalisation de son ambitieux chantier consistant à évoquer des chansons phares du répertoire de Richard Desjardins en peignant plus de 12 000 pieds carrés de béton le long d’un des boulevards les plus achalandés de la « cité du cuivre » qu’est Rouyn-Noranda, Ariane Ouellet s’est entourée d’une équipe de consoeurs artistes. Que des femmes à l’oeuvre, donc, pour célébrer l’homme et son oeuvre.

« Lors de l’appel d’offres, il n’y a que des projets de femmes qui ont été retenus, note Lisette Marcotte. Ce n’est pas un hasard, je pense : Richard Desjardins a écrit tellement de belles choses pour et à propos des femmes. »

La complainte Nataq en constitue l’exemple parfait, puisque Desjardins a écrit ce texte magnifique du point de vue d’une femme qui parle à son conjoint : prose intime portée par un souffle épique pour premiers humains débarqués en future terre d’Amérique.

« Je dis que je ne peux rêver la vie sans toi. J’ai la mémoire des eaux où je me suis baignée. Maintenant que tu vis, que je rêve à la fois, Tout mon être voudrait que tu sois le dernier, Nataq », peut-on entendre sur le désormais classique album Tu m’aimes-tu.

De préciser la réalisatrice au regard, justement, du titre Le dernier Nataq :

« Nataq, c’est tellement puissant comme chanson. Pour moi, Nataq représente ce premier humain, ce premier Autochtone, arrivé en terre d’Amérique, oui. Mais c’est plus que ça : c’est une figure mythique. Mon grand-père qui a traversé le parc de La Vérendrye durant la colonisation et mené une vie dure, si dure, c’est un Nataq. Richard Desjardins également : c’est un lanceur d’alerte, un guerrier. Le courage qu’il a de dénoncer dans son cinéma [Comme des chiens en pacage, L’erreur boréale, Le peuple invisible, Trou Story], de protéger les siens, de protéger ce territoire magnifique, avec sa nature si belle, si sauvage… C’est notre dernier Nataq. »

Sur ce point, il est touchant d’entendre Richard Desjardins admettre que, pendant le battage médiatique engendré par L’erreur boréale, documentaire coréalisé avec son complice Robert Monderie sur la surexploitation forestière en Abitibi, moments d’angoisse, il y eut. La pression et la rancoeur de l’industrie étaient fortes. Plus loin, déambulant dans Noranda, Desjardins se remémore en rougissant la véritable Söreen, femme devenue chanson…

On se sent souvent privilégié durant la projection, témoin de confidences spontanées et d’autant plus précieuses. D’ailleurs, la réalisatrice fut elle-même souvent la première surprise par certains beaux imprévus en cours de tournage, par exemple lorsque deux fillettes curieuses vinrent y voir de plus près.

« Après coup, cette scène-là m’émeut beaucoup. À l’époque, les reportages sur la surexposition à l’arsenic n’étaient pas sortis. Richard est en train de parler de cette problématique et, tout à coup, t’as ces deux petites filles-là qui s’amènent : elles viennent mettre des visages sur les statistiques. »

Du personnel à l’universel

Avec cette première au FCIAT, Lisette Marcotte espère attirer l’attention d’une maison de distribution. « Ça fait trente ans que je réalise du documentaire, et ce film est mon plus personnel. En même temps, c’est le village global : les préoccupations par rapport à l’environnement et par rapport à l’exploitation de la ressource, elles peuvent résonner dans plein de pays […] Rouyn-Noranda peut être une analogie de la planète : ici, le cuivre nous aide à vivre, mais il contribue à nous tuer. C’est universel, ce dilemme. »

Tout comme la notion que d’un endroit spécifique peut jaillir une culture unique. Rouyn-Noranda a la sienne, et Richard Desjardins en est l’émissaire autant qu’il la nourrit : telle est la thèse du film de Lisette Marcotte qui, depuisLe dernier Nataq, a tourné une nouvelle série documentaire pour la chaîne Historia. En ondes dès vendredi, Dans les pas de voit un invité suivre les traces d’une figure historique : Christian Bégin dans les pas de Jehane Benoît, Pierre-Yves Lord dans ceux de René Lévesque, Marie-Thérèse Fortin dans ceux de Marie-Victorin, etc.

« Avec le début de cette série à la télé et la première de mon documentaire ici, c’est vraiment ma semaine, se réjouit la réalisatrice. Ce film, j’en suis fière. Je l’ai réalisé, monté et financé moi-même. Je n’ai pas eu une cenne. J’ai eu un refus au Conseil des arts. Il a fallu que j’y croie en tabarouette. »

Devant le résultat, on ne peut qu’être reconnaissant à Lisette Marcotte de s’être battue. Et au risque de faire mentir son titre, on affirmera qu’elle est une Nataq, elle aussi.

François Lévesque est à Rouyn-Noranda à l’invitation du FCIAT.