Sous les doigts de Julien-Laferrière, Rachmaninov éclipse tout

Victor Julien-Laferrière
Photo: Jean-Baptiste-Millot Victor Julien-Laferrière

Le Ladies’ Morning a beau être l’institution musicale la plus ancienne de Montréal, c’est elle qui, artistiquement, est le plus à l’affût, dans la mesure de ses moyens et dans son domaine, de ce qui frémit et bouge sur la scène musicale. La programmation est très clairement ciblée sur les artistes et n’est pas inféodée aux dernières « vedettes » à la mode que les diverses officines ont intérêt à soumettre et à promouvoir sur le marché nord-américain.

Cette attention affûtée nous vaut cette saison les venues des pianistes Christian Blackshaw, Benjamin Grosvenor et Pavel Kolesnikov et du violoncelliste français Victor Julien-Laferrière, 29 ans, le vainqueur du Concours Reine-Élisabeth de Belgique 2017, une édition extrêmement relevée. Ce jeune artiste, présenté pour la première fois à Montréal, se produisait dimanche avec le pianiste Jonas Vitaud, au curriculum vitae tout aussi flatteur.

La musicalité élégante de Victor Julien-Laferrière a fait excellente impression, tout au long de l’après-midi, mais aucunement de quoi crier à l’incontournable révélation de la future étoile en voie de détrôner Jean-Guihen Queyras ou Gautier Capuçon au pinacle des violoncellistes français et mondiaux.

La musique vécue

Le jeune instrumentiste livrait ce qu’on pourrait appeler un « récital de bon aloi » jusqu’au moment où, dans l’ultime oeuvre au programme, le climat changea du tout au tout. Avec la Sonate pour violoncelle et piano de Rachmaninov, nous entrions dans un autre univers. Nous passions d’une musique présentée, proposée, à une musique intensément intégrée, digérée et vécue.

C’est dans Rachmaninov que nous avons eu la plus belle expression de l’art du violoncelliste : ces attaques subtiles, des ambitus dynamiques accentués dans le 1er volet par une exploration très fine des nuances pianissimo, une intensité expressive parfaitement juste, notamment dans le 3e mouvement, un pur chef-d’oeuvre d’équilibre. C’est dans Rachmaninov que le ton a été le plus constamment juste, de même que la balance avec le piano, qui chez Beethoven et Poulenc jouait encore un peu en défaveur de l’instrument à cordes.

L’assurance de Victor Julien-Laferrière, son détachement par rapport à la partition, la solidité absolue de ses aigus, qui n’était pas par ailleurs le point fort de ses autres prestations (à l’image du point culminant du second Con moto de Pohadka de Janáček, par exemple), la magnifique fin en rêve amer nous ont convaincus comme son 1er Concerto de Chostakovitch avait convaincu le jury bruxellois. Quand Julien-Laferrière plonge ainsi dans une oeuvre, il se passe vraiment quelque chose. Jonas Vitaud, très solide tout au long de l’après-midi, a lui aussi rehaussé son jeu d’un cran.

En début de concert, Beethoven nous montrait un violoncelliste avant tout élégant au son généreux mais pas gras, à l’écoute de son partenaire. Dans sa musicalité, Victor Julien-Laferrière rappelle un peu Daniel Müller-Schott. Le Poulenc était un peu pesant, avec un piano très en avant, pas assez canaille (Ballabile) ou allusif (fin du 1er mouvement). Il y a une grande marge de maturation si l’on mesure par rapport à l’esprit distillé par Queyras et Tharaud. Idem dans Pohadka, dont la narration peut être moins appuyée, comme le montrent bien Pergamentchikov et Schiff par exemple.

Bon premier récital, donc, d’un artiste que son Rachmaninov donne vraiment envie de revoir.

Ladies’ Morning Musical Club

Récital Victor Julien-Laferrière (violoncelle). Beethoven : Variations sur « Bei Männern, welche Liebe fühlen » de Mozart. Poulenc : Sonate pour violoncelle et piano. Janáček : Pohadka. Rachmaninov : Sonate pour violoncelle et piano. Jonas Vitaud (piano). Salle Pollack, dimanche 27 octobre 2019.

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