Et Leonore devint Fidelio

À seulement 32 ans, Lise Davidsen est parvenue à porter le rôle gigantesque de Leonore sur ses épaules. Et le triomphe de cette glorieuse Leonore est devenu en même temps celui de ce «Fidelio» tout entier.
Photo: François Goupil À seulement 32 ans, Lise Davidsen est parvenue à porter le rôle gigantesque de Leonore sur ses épaules. Et le triomphe de cette glorieuse Leonore est devenu en même temps celui de ce «Fidelio» tout entier.

L’association entre l’Opéra de Montréal et l’Orchestre Métropolitain dans la présentation d’événements spéciaux donnait, vendredi soir, un premier fruit d’une brillante maturité : une version concert de Fidelio de Beethoven.

Cet opéra s’était tout d’abord, dans sa version initiale, appelé Leonore ou l’amour conjugal, du nom de Leonore, l’héroïne, qui, travestie en Fidelio, se fait engager comme aide-geôlier, et parvient à libérer son mari Florestan, prisonnier politique de l’infâme Pizarro.

Sur le papier, l’un des atouts de la représentation, qui sera redonnée dimanche après-midi, était la présence de la Norvégienne Lise Davidsen, nouvelle étoile du chant. Si, à seulement 32 ans, Davidsen parvenait à porter le rôle gigantesque de Leonore sur ses épaules, toute la représentation en serait illuminée. C’est bien ce miracle qui arriva. La salle le comprit pendant son grand air de l’Acte I « Abscheulicher » (« Monstre », ce qualificatif désignant le gouverneur Pizarro). Le triomphe de cette glorieuse Leonore est devenu en même temps celui de ce Fidelio tout entier. D’ailleurs, Yannick Nézet-Séguin a fait lever à l’issue de cet air ses cornistes, pupitre une fois de plus emblématique de l’engagement et de l’excellence de l’Orchestre Métropolitain.

Il est intéressant de voir Yannick Nézet-Séguin aborder Fidelio après sa série d’opéras de Mozart avec l’Orchestre de chambre d’Europe. Cet opéra est comme « entre-deux » dans l’opéra allemand, mais a plutôt été abordé, traditionnellement, jusque dans les années 1990 sous un prisme « wagnérien », au sens d’un héroïsme un peu épais. Dans la vision du chef québécois et avec sa distribution ce serait plutôt un « Singspiel dopé ». D’ailleurs Lise Davidsen, qui se fond très bien aux ensembles (cf. le trio de l’Acte II) réserve son métal vocal flamboyant aux scènes où elle « défie la fureur » (ce sont ses propres termes) de Pizarro.

L’Acte II montre que le tandem Michael Schade-Lise Davidsen fonctionne très bien, la puissance du ténor canadien (mais quelle subtile entrée en matière, aussi !) s’accordant bien à la soprano, comme le prouve le fameux duo « O welch Augenblick ». Michael Schade ajoute cependant, par rapport à tous les autres protagonistes, une familiarité étroite avec la langue allemande. L’allemand « récité » et l’allemand inné, ce n’est absolument pas pareil et cela s’entend d’ailleurs dans l’entrée en matière Jaquino-Marcelline, où, malgré les louables efforts de Jean-Michel Richer et Kimy McLaren, on ne comprend pas grand-chose.

Dans l’optique d’un Fidelio post-mozartien, ces deux rôles sont très bien choisis. Richer est tout de même un peu pâle dans les ensembles, alors que McLaren est idéalement assortie à Davidsen. Elle manque un rien de volume dans les deux moments d’exaltation de son air d’entrée, mais la musicalité et la voix sont si convaincantes que ce défaut est mineur.

Les solides Rocco de Raymond Aceto, dont le premier air, sur l’importance de l’argent fait penser au rôle d’Osmin dans L’enlèvement au sérail, et Fernando d’Alan Held, très autoritaire dans le Finale, encadrent les vedettes féminines et un Pizarro de Luca Pisaroni assez difficile à jauger, car capable de flamboyance, mais semblant parfois prendre quelques instants à s’installer dans son intervention du moment. Les choeurs ont été excellents.

Le public a ovationné à juste raison la spectaculaire ouverture Leonore III avant la dernière scène que chef et orchestre ont abordée avec une intensité et saine nervosité. Le seul petit bémol de la soirée est que la formule d’opéra en concert favorise la succession de « numéros » recueillant chacun ses applaudissements au détriment de la continuité dramatique. Yannick Nézet-Séguin a pris les devants dans les moments les plus potentiellement préjudiciables, en enchaînant énergiquement, par exemple, le duo Rocco-Pizarro et le grand air de Leonore à l’Acte I.

Difficile de concevoir à quel point on aura vu, en 48 heures cette semaine, le pire et le meilleur visage de la musique à Montréal.

Fidelio

Avec Lise Davidsen (Leonore), Michael Schade (Florestan), Luca Pisaroni (Pizarro), Raymond Aceto (Rocco), Kimy McLaren (Marcelline), Jean-Michel Richer (Jaquino), Alan Held (Fernando), Choeur de l’Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Maison symphonique de Montréal, vendredi 25 octobre 2019. Reprise dimanche à 15 h.