Gloire à Dieu et à Kanye West

Le rappeur Kanye West, en pleine performance au Madison Square Garden, à New York, en 2016
Photo: Dimitrios Kambouris Getty Images Agence France-Presse Le rappeur Kanye West, en pleine performance au Madison Square Garden, à New York, en 2016

Après avoir été reportée à trois reprises au courant du dernier mois, la sortie du neuvième album du clivant rappeur Kanye West s’est finalement concrétisée hier midi. Reconverti au Christ et au gospel, le musicien originaire de Chicago avait annoncé par ses happenings dominicaux cette esquisse d’album rappelant l’esprit de The Life of Pablo d’il y a trois ans : un ramassis de très bonnes (et de moins heureuses) idées musicales qui manque cependant de finition, duquel émerge une sincérité certes touchante mais étouffée par des textes insipides. Un disque, aussi, auquel ont contribué le beatmaker montréalais DrtWrk et… Claude Léveillée !

S’il fallait tenir rigueur à West, Jesus Is King serait bien son second album gospel puisque c’est également ainsi qu’il avait qualifié The Life of Pablo (TLOP). Premier hic : il n’y a sur ce nouvel album de onze chansons s’étendant sur vingt-sept brèves minutes aucune chanson aussi puissante que celle qui ouvrait TLOP, Ultralight Beam, première véritable incursion du musicien dans l’univers de la musique sacrée.

C’était pourtant attendu et espéré. Kanye West a passé l’essentiel de la dernière année à chanter les louanges de Dieu lors de plusieurs événements médiatisés ; débutant en janvier dernier son rituel des Sunday Service avec le choeur du même nom qu’il a formé autour de ses collègues Fred Hammond et Art Clemons (deux musiciens gospel mis en évidence sur Jesus is King), il a ensuite officié au festival Coachella et, plus récemment, à New York et à Kingston, en Jamaïque, moussant la sortie de cet album « gospel ». Fervent et à nouveau entouré de collaborateurs de calibre, West offre pourtant un disque qui, sur le plan de la composition, expose ses nombreuses faiblesses.

Surtout sur la seconde moitié de l’album, car Jesus Is King part en lion : une introduction (Every Hour) donnant le ton et servie par son choeur du Sunday Service, suivie par Selah, la plus épique et convaincante de l’album. Musicalement, Selah a du coffre, du souffle, une énergie théâtrale. L’orgue d’église, les violons, le choeur qui répand des alléluias, les percussions qui tonnent, Andrew Lloyd Weber et Tim Rice auraient pu pondre une telle chanson pour leur opéra rock Jesus Christ Superstar (1971).

Ainsi, Jesus Is King se déploie en trois temps : les airs gospels comme Selah, Everything We Need (rythmique rap appuyée par Ty Dolla Sign au refrain spirituel poussé par Ant Clemons) et la fort belle God Is, autre moment fort de l’album grâce à l’interprétation particulièrement sentie de West. Puis, sur des chansons rap croustillantes de la même source ayant irrigué ses meilleurs albums (Follow God, l’étrange Use This Gospel à laquelle a collaboré le Montréalais DrtWrk qui réunit le duo Clipse et le saxophoniste Kenny G !). Enfin, on y décèle quelques audaces esthétiques, entre rap minimaliste et R&B, telles que l’étonnante berceuse électro Water, une production supervisée par Timbaland, ou l’atroce Closed on Sunday.

Atroce ? La prosodie du rappeur y est amorphe (et généralement faible ailleurs sur l’album), l’orchestration de guitare acoustique et de synthés d’une décevante banalité, mais encore supérieure au texte : « Closed on Sunday, you my Chick-fil-A You’re my number one, with the lemonade Raise our sons, train them in the faith Through temptations, make sure they’re wide awake », déballe-t-il en faisant une pub à la chaîne de restauration rapide fermée les dimanches, jour du Seigneur, populaire dans le sud des États-Unis et dénoncée pour son opposition féroce au mariage entre conjoints de même sexe. Closed on Sunday pourrait bien être la pire chanson du répertoire.

Plus simple sera d’analyser les thèmes de Jesus Is King, il n’y en a que deux : gloire à Dieu, gloire à Kanye. Le musicien est à peine plus créatif en parlant de lui que du Seigneur : Water a tout pour être une belle et fraîche chanson, mais la liste d’épicerie des mérites de Jésus ainsi débitée est gênante. Aussi sincère et poignante soit la voix éraillée de West sur God Is, le texte, encore, se lit comme un livre de catéchisme pour enfants. Ailleurs, Kanye West joue la propre victime de ses propos controversés — il a notamment déclaré que l’esclavagisme est un choix —, dénonce le traitement que lui accordent les « chrétiens » comme lui et, poussant la rime jusqu’à l’absurde, va même jusqu’à justifier les prix élevés de sa collection de souliers Yeezy 350 avec ces strophes : « Off the 350s He supplied The IRS want they fifty plus our tithe […] That’s why I charge the prices, that I charge I can’t be out here dancin' with the stars No, I cannot let my family starve I go hard, that’s on God ». Décidément, Dieu a le dos large.

« I’ve been tellin’ y’all since ’05 / [I’m] The greatest artist restin' or alive », clame-t-il encore sur cette même chanson. Avec Jesus Is King, Kanye West aura malheureusement du mal à nous en convaincre, lui qui s’est imposé, à juste titre, comme l’un des plus brillants, audacieux et influents créateurs issus de la scène rap contemporaine. L’album dure moins d’une demi-heure, on en conservera quelques bons flashs mélodiques et des idées intéressantes sur le plan de la réalisation. Ainsi que cette dernière surprise : sur la brève Jesus Is Lord qui clôt l’album, Kanye West reproduit une phrase mélodique de la chanson Un homme dans la nuit, tirée de l’album rock orchestral Black Sun (1971) de Claude Léveillée, dûment crédité comme co-compositeur.

Jesus Is King

★★ 1/2

Kanye West, Def Jam