Maybe Watson, le bon gars surréaliste

Maybe Watson a atteint, avec ses collègues d’Alaclair Ensemble, un statut de vétéran du rap au courant des dernières années.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Maybe Watson a atteint, avec ses collègues d’Alaclair Ensemble, un statut de vétéran du rap au courant des dernières années.

Mercredi soir dernier, en toute fin du Premier Gala de l’ADISQ, il fut le premier à prendre le micro pour interpréter La famille avec l’énergie de celui qui venait de remporter un premier Félix cette saison, celui de la vidéo de ladite chanson, récompense partagée avec ses collègues d’Alaclair Ensemble. Maybe Watson, le Montréalais de la bande, la mitraillette à rimes qui se plaît à changer de pseudonyme au gré de son humeur, revient enfin avec un second album solo, Enter the Dance, huit ans après son disque inaugural.

De tous ses pseudonymes, nous avons un faible pour Produit Laitier, mais vous pouvez désormais aussi l’appeler André Creton parce que, comme il le rappe sur Z02s, « André Breton, ‘n’a déjà un d’ins surréalistes ». Maybe Watson en rajoute une couche : « Y en a une subtile dans cette rime. Parce qu’il est l’auteur de Nadja ? Comme dans “n’a déjà” ? » Ouf !, elle nous avait échappé, celle-là.

Au bout du fil, quelques jours avant la prestation d’Alaclair au premier gala télévisé de l’ADISQ, Watson est d’humeur joyeuse. En fait, et il nous l’apprendra plus tard, c’est que ce disque n’est que la première facette de son nouveau projet : une websérie produite par St Laurent TV dans laquelle il incarne le personnage de Baby, ancienne gloire de la danse de rue new-yorkaise qui effectue un retour à la scène, et dans laquelle le coréalisateur de son album (et collègue d’Alaclair) Claude Bégin fait un caméo. « Je m’étais dit : J’aimerais faire quelque chose d’inattendu pour accompagner la sortie de l’album, pas juste tourner des vidéoclips », justifie-t-il.

Quand t’écoutes l’album, tu ressens un peu une certaine… instabilité. Les hauts et les bas du personnage, qui vit beaucoup de changements dans sa propre vie. Un has been qui a le goût de revenir — honnêtement, c’est un sentiment que j’ai aussi au fond de moi, un peu une peur irrationnelle.

Le voilà donc projeté acteur, et à l’entendre rigoler au téléphone, il a très hâte d’être au 1er novembre, jour du dévoilement de cette folie. « Mon nouvel album s’appelle Enter the Dance parce qu’il est censé être la trame sonore de la télésérie. Or, bizarrement, le disque aurait pu porter un autre titre puisqu’en vérité, ce n’est pas un album [de musique] de danse, tente-t-il d’éclaircir. Parce que quand t’imagines une télésérie sur le milieu de la danse, tu t’attends à une bande originale plus dansante, quelque chose qui poppe, non ? Comme [dans la série de films américains] Step Up. D’ailleurs, on aime dire que notre websérie est comme un mélange entre un téléroman québécois et Step Up. J’ai très hâte que ça sorte — ça va être comique… »

Et pourtant, il y a sans doute quelque chose de révélateur, voire d’intime au rappeur, dans ce projet d’album et de websérie. « Quand t’écoutes l’album, tu ressens un peu une certaine… instabilité. Les hauts et les bas du personnage, qui vit beaucoup de changements dans sa propre vie. Un has been qui a le goût de revenir — honnêtement, c’est un sentiment que j’ai aussi au fond de moi, un peu une peur irrationnelle », celle de devenir désuet après une bonne douzaine d’années de carrière sur cette scène rap qui carbure au buzz et à la nouveauté. « C’est ça le lien entre moi et le personnage de Baby, mon alter ego de la danse : c’est la version la plus loser possible de moi-même. »

Nouvelle offrande

Cette phobie de l’oubli du public est bien sûr irrationnelle, Maybe Watson ayant atteint, avec ses collègues d’Alaclair Ensemble, un statut de vétérans du rap au courant des dernières années. La scène ne serait pas en aussi bonne santé sans sa contribution, avec le collectif autant qu’avec le duo Rednext Level qu’il forme avec Robert Nelson. Tous les membres d’Alaclair ont offert leurs propres projets solos ces dernières années, ne manquait plus que la nouvelle offrande d’André Creton, qui s’est presque fait prier.

« Ça fait longtemps que je voulais faire un disque solo, mais j’avais toujours plein de projets qui demandaient mon attention », affirme-t-il en reconnaissant avoir joui du luxe de prendre tout le temps nécessaire pour arriver au disque que lui et ses coréalisateurs Bégin et Fruits avaient en tête. « Deux ans de travail, à écrire beaucoup, toutes sortes de textes que je n’ai pas nécessairement gardés. La préproduction — le prélude ! — a été longue. »

Résultat : trente-cinq denses et folles minutes d’un rap aux textes parfois énigmatiques, un son vissé dans les basses et les cliquetis du trap, mais honorant la vieille école (l’excellent extrait Koga’s Trap, l’influence boom bap de Pablo Meza) auxquels collaborent les amis Kaytranada et Joe Rocca (sur Pablo Meza), FouKi et Kevin Na$h (sur Juulie). Un disque singulier qui campe le rappeur dans un univers différent de ceux de ses collègues KNLO et Robert Nelson, qui ont aussi offert un album solo plus tôt cette année.

Appelé à se définir en comparaison à ses collègues, Maybe Watson affirme être « une force de joie et de résilience. Je suis un ange, man ! Pas parce que je veux me vanter de quoi que ce soit, mais je crois que c’est ça, mon rôle. Je me sens un peu comme un faiseur de liens entre les gens — par exemple avec Montréal, pour les boys qui sont tous originaires de Québec, le lien entre le français et l’anglais, dans mon texte, dans ma manière de penser, à la fois anglo et franco, c’est ce que je suis. Aussi, le lien avec la relève. Je m’intéresse à ce qui se passe sur la scène, j’aime travailler avec les jeunes rappeurs, je crois que j’ai plein de choses à partager avec eux. C’est pour ça que je ne suis pas un has been ! »

Enter the Dance sera lancé le 31 octobre au bar l’Anti de Québec, puis au Club Soda le 23 novembre, dans le cadre de M pour Montréal.