András Schiff avec l’OSM, c’est le bouquet!

András Schiff partage la scène avec un orchestre, qu'il dirige, selon le titre du concert.
Photo: Antoine Saito András Schiff partage la scène avec un orchestre, qu'il dirige, selon le titre du concert.

Il faut de temps en temps s'offrir un îlot musical en compagnie d'András Schiff. Juste le temps de vérifier que c'est possible. Que cette culture du répertoire et du son cela existe encore. Que ce que l'on entend est bien réel.

On reprendra l'idée, déjà exprimée ici, de « rêver l'irréel », puisque certains interprètes parviennent à incarner un idéal intellectuel tenant de l'équilibre cosmique cher à la philosophie grecque (Christian Blackshaw, par exemple), alors que d'autres, si rares (Lupu, Schiff) semblent réinventer le monde. Il y eut mercredi à la Maison symphonique de Montréal, dans le Concerto en ré de Haydn ou le 2e Concerto de Beethoven de tels instants : la cadence du 1er mouvement de Haydn, où surgit la Symphonie « Surprise » comme si cela allait de soi, le Poco adagio de Haydn comme en apesanteur et ce Rondo hongrois joué avec l'air de ne pas y toucher. Dans Beethoven le cantabile du mouvement central, avec à la fin de cet Adagio, une résonance des notes aiguës paraissant se prolonger à l'infini puis, dans le Finale les innombrables équilibres main gauche-main droite totalement repensés, mais toujours pertinents.

Une singulière expérience

Dans cette expérience, András Schiff partage la scène avec un orchestre, qu'il dirige, selon le titre du concert. À cet égard, la disposition du piano est curieuse, un peu de biais, couvercle relevé. Un pianiste qui dirige choisit en général de mettre le clavier face aux musiciens et, surtout, enlève le couvercle pour être vu de tous.

Dans la large majorité des cas (on exceptera Daniel Barenboïm par exemple), ce genre d'exercice vire à l'autogestion des musiciens de l'orchestre. Moins le soliste fait de gestes, mieux cela vaut : trop occupé, le pianiste n'est pas, en termes de gestique, au coeur de l'action à des moments clés. Il est donc inutile qu'il s'agite par ailleurs.

Les musiciens de l'OSM menés par Richard Roberts ont assuré un cadre attentif à la poésie pianistique d'András Schiff qui a eu l'excellente idée d'ornementer au piano l'introduction orchestrale du concerto de Haydn.

Mais les surprises de la disposition du piano et de la présence du couvercle étaient bien mineures à côté de l'une des choses les plus étranges de mémoire de mélomane. András Schiff, supposé jouer et diriger l'Orchestre symphonique de Montréal, dirigeant du clavier la première partie et du podium la seconde, n'en assurait plus que la première moitié et laissait la baguette au nouveau chef assistant de l'OSM, Thomas Le Duc-Moreau, en seconde partie. La Suite de danses de Bartók était évacuée du programme au profit de l'Ouverture tragique de Brahms, la bien nommée.

Que s'est-il passé ? Rien, selon le service des relations médias de l'OSM à qui nous avons parlé mardi, une heure après l'annonce de ce bouleversement. À la question « Y a-t-il eu un désaccord sur quelque chose ? », la réponse de Madame Ouimet, cheffe de ce service, a été : « Non, je ne suis pas au courant de ça. C'est le commun accord avec l'artiste, Monsieur Schiff et l'orchestre comme quoi il souhaitait se concentrer sur la première partie et qu'il était heureux que le chef assistant prenne le bâton pour la deuxième partie du concert ».

Pourtant, M. Schiff n'a pas mal au bras, autrement, il n'aurait pas pu jouer ses concertos. Et il a amplement eu le temps de travailler la Suite de danses de Bartók et les Variations sur un thème de Haydn de Brahms puisqu'il a dirigé cette même seconde partie la semaine dernière avec l'Orchestre symphonique de Boston. Le concert bostonien s'est déroulé sans encombre. On peut même l'entendre en streaming sur internet.

Le langage des fleurs

À le voir animer l'introduction du concerto de Beethoven, András Schiff n'a pas la technique de direction de Lorin Maazel. La Suite de danses de Bartók, une oeuvre à la rythmique extrêmement tordue, doit être tout un défi à transposer des idées aux actes. C'est d'ailleurs pour cela que les instrumentistes convertis à la direction choisissent en général la 7e Symphonie de Dvorak ou la 5e Symphonie de Tchaïkovski, où ils sont fort ennuyeux.

Mais dans ce cas de figure, à l'habitude, l'orchestre et ses premières chaises prennent les choses en main et mènent le concert à bon port. Or, il en a été décidé autrement. Il faudrait se demander ce qui est possible à Boston qui ne l'a pas été à Montréal.

Mais, bien sûr, il ne s'est rien passé, nous dit-on en termes choisis. Alors il reste le non verbal. Et celui-ci, mercredi soir, fut gratiné. À proprement parler, ce fut vraiment le bouquet ! Acte I. À la fin de son concerto de Beethoven, András Schiff reçoit un bouquet d'un employé lambda. Il l'offre à la chef de pupitre des seconds violons, la seule femme qui est dans son champ de vision et à portée. Elle le refuse ostensiblement à deux reprises. Devant l'insistance du soliste, elle le prend et le pose à terre. Après le bis (un Rondo de Bartók), elle se débarrasse du bouquet en le tendant au premier venu dans l'assistance. En plus de quarante ans de concerts, nous n'avons jamais vu cela.

Acte II. À la fin de la seconde partie, où le jeune Thomas Le Duc-Moreau avait mis les pieds sur le podium devant l'orchestre, c'est la directrice de l'administration artistique de l'orchestre en personne qui est venue apporter le bouquet au jeune homme en s'empressant d'applaudir l'orchestre dès qu'elle s'en était délestée. Là aussi, on innovait.

On s'applaudissait presque autant sur scène que dans la salle, car cette quasi-improvisation brahmsienne n'était pas glorieuse. Là aussi les lecteurs auditeurs sont invités à écouter le concert de Boston dirigé par András Schiff sur internet, le fruité des hautbois, la précision des flûtes, l'intelligence de la gestion des nuances et des phrasés. Le Finale, par exemple, qui débute à 20'51 de la seconde partie à Boston est à comparer à la raideur métronomique de l'exercice montréalais. Mais les Variations étaient assez présentables en regard d'une Ouverture tragique beuglée à qui mieux mieux, sans conception de la tension-détente dans une phrase brahmsienne et des transitions rustres. On n'en voudra ici même pas au jeune chef qui n'a possiblement pas eu le temps de répéter, mais qu'après 13 ans de mandat de Kent Nagano, le Brahms « au naturel » de cet orchestre soit à ce point raide et insensible à ce qui fait culturellement l'essence de cette musique est assez effrayant.

Il sera plus franc-jeu de juger Thomas Le Duc-Moreau dans d'autres circonstances, dans un programme qu'il aura choisi et préparé. À première vue, mercredi, il a été loin de nous convaincre que l'OSM avait déniché un nouveau Jordan de Souza ou Nicolas Ellis.

Sir András Schiff joue et dirige l'OSM

Haydn : Concerto pour piano et orchestre en ré majeur. Beethoven : Concerto pour piano n°2. Brahms : Ouverture tragique, Variations sur un thème de Haydn. Orchestre symphoniquede Montréal, András Schiff (piano et direction, Haydn et Beethoven), Thomas Le DucMoreau (direction, Brahms). Maison symphonique de Montréal, 23 octobre 2019. Reprise ce soir.