La courtepointe asymétrique de Vincent Delerm

Pour son album «Panorama», l’auteur-compositeur-interprète Vincent Delerm a réuni des réalisateurs familiers comme des réalisateurs étrangers, auquel il n’a fourni qu’une mélodie chantonnée en guise d’inspiration.
Photo: Julien Bourgeois Pour son album «Panorama», l’auteur-compositeur-interprète Vincent Delerm a réuni des réalisateurs familiers comme des réalisateurs étrangers, auquel il n’a fourni qu’une mélodie chantonnée en guise d’inspiration.

Le film — le premier que réalise Vincent Delerm — s’intitule Je ne sais pas si c’est tout le monde. À l’écran, premières images, une forme humaine en noir et blanc sur fond gris, tout flou. On entend une voix de femme. « Et cette manière que nous avons de vivre à côté des autres sans être jamais certains de les comprendre. » Peu à peu, les contours se précisent, on reconnaît l’acteur Jean Rochefort. Un certain flou subsiste. La voix continue. « Cette manière que nous avons de vouloir retenir les choses, le temps, les gens, le coeur qui bat. »

La première chanson de l’album Panorama, le septième de Vincent Delerm, s’intitule Je ne sais pas si c’est tout le monde. Il y chante (à sa manière de diseur chantant) ces mots : « Et je sais dans un cinéma / Ton visage tes yeux qui s’inondent / Mais je ne sais pas / Si c’est tout le monde. »

Je cogne des gens les uns contre les autres en les mettant côte à côte. Parce que la vie est comme ça, pas parfaitement agencée, des émotions très différentes se télescopent, et les rencontres, c’est pareil.

En conversation téléphonique, à peine remis d’une extinction de voix, Vincent Delerm fait un commentaire. « Ce projet, ce n’est pas tellement un puzzle où les pièces sont faites pour s’imbriquer ensemble et composer un tout, mais une mosaïque. » Plutôt une courtepointe asymétrique, précise-t-il. « Je cogne des gens les uns contre les autres en les mettant côte à côte. Parce que la vie est comme ça, pas parfaitement agencée, des émotions très différentes se télescopent, et les rencontres, c’est pareil. Je voulais rendre compte de ça. »

Règles du jeu et terrains d’entente

Pour le film, ce sont les textures qui différent autant que les gens : entrevue en direct ou témoignage hors champ, décor naturel ou pas de décor du tout, plans fixes ou caméra à l’épaule, parfois une chanson, parfois le silence. Pour l’album, il y a autant de réalisateurs que de chansons, des familiers (Yael Naim, Keren Ann) et des étrangers (Girls In Hawaï, French 79), auxquels l’auteur-compositeur-interprète n’a fourni qu’une mélodie chantonnée, le minimum de notes au piano. Et pourtant, quel que soit l’effort consenti, quel que soit le degré de proximité ou d’éloignement, ça reste du Vincent Delerm.

« Oui, et pourtant, j’ai vraiment essayé de ne pas me poser la question de la cohésion que j’apporterais ou non au projet. Fatalement, c’est moi qui fournis les chansons [sauf une reprise de William Sheller, dans le film], alors, c’est quand même mon point de vue qui s’exprime à travers les paroles. Dans le film, je connaissais les gens, de près ou de loin, je n’ai pas été les chercher au Groenland. Sur le disque, ça aurait pu partir dans tous les sens, avec la moitié des réalisateurs que je ne connaissais pas, mais je suis fan du travail de chacun, je les admire depuis longtemps. Du coup, forcément, il y avait un terrain d’entente. Le centre reste le centre, quoi que je fasse. C’est la fameuse phrase de Dali : “Ne t’occupe pas d’être moderne. C’est l’unique chose que malheureusement, quoi que tu fasses, tu ne pourras pas éviter d’être.” Essayer d’être quelqu’un d’autre, c’est aussi vain que d’essayer d’être soi-même. Il ne faut pas trop y penser. »

La rencontre des enfants pâles

Il n’y a pas de hasard, se dit-on au hasard des rencontres, tellement elles semblent prédestinées. Ainsi trouve-t-on sur le disque un duo avec… Rufus Wainwright, une chanson intitulée « Les enfants pâles », qui semble concerner l’un autant que l’autre. « Rufus, ce qui m’avait frappé sur un DVD de lui, c’était les images d’archives où on le voyait avec sa soeur Martha faire du théâtre, ou chanter dans une chorale scolaire. De là, cette image des enfants pâles de la scène. Qui grandissent un peu sous les projecteurs. Notre expérience est différente et elle se ressemble. Ça donne un duo inchantable en harmonie, où je parle et où il chante. » C’est encore la même idée de gens très différents à première vue, aux vies a priori distinctes, qui se touchent néanmoins, ne serait-ce que pour jouer une partie de ping-pong. Ou partager une chanson. « J’espère qu’on pourra la faire ensemble sur scène un jour, pour continuer le jeu. »

Dans le film, on voit Albin de la Simone de dos, au piano. On entend un ouvrier qui parle de sa retraite imminente et du discours de départ du nouveau patron. Il y a Alain Souchon, avec des écouteurs, qui ne sait trop comment réagir à ce que raconte Vincent à propos de sa chanson Lulu. Et on suit « le colonel » Rochefort dans un tournage de repérage dans une rue glauque de Saint-Ouen, et personne ne sait que ce seront les dernières images filmées de sa carrière. Sur l’album, il y a une chanson qui s’appelle Vie Varda, et qui pourrait servir de commentaire : « Si on peut ce soir effacer / Le carton trois millions d’entrées / Simplement dire ce qui nous touche / Si on peut vivre comme Agnès ».

Le disque nous arrive plus vite que le film : pas de projection prévue au Québec pour l’instant. C’est dommage, mais ce n’est pas si grave non plus, insiste l’artiste. Comme les gens, comprend-on, ce sont des entités qui peuvent exister séparément. Viendra une occasion qui sera saisie ou pas, une juxtaposition qui aura ou n’aura pas lieu. « Je crois que ça arrivera. On ne peut pas tout contrôler. C’est aussi ça, la vie. »

Panorama // Je ne sais pas si c’est tout le monde

Vincent Delerm, Tôt ou tard // Documentaire de Vincent Delerm. France, 2019, 59 minutes. Rouge International / Tôt ou tard films