Malaise au royaume de Miles Davis

Au tournant des années 1980, Davis quittait CBS après trente années de collaboration pour Warner Brothers.
Photo: Joel Robine Archives Agence France-Presse Au tournant des années 1980, Davis quittait CBS après trente années de collaboration pour Warner Brothers.

Il y a, comme qui dirait, un malaise au sein de la galaxie Miles Davis. En fait de malaise, on pourrait presque qualifier la parution récente de Rubberband sur Warner d’injure, pour rester très pondéré, à l’endroit de Maître Davis.

Au tournant des années 1980, Davis quittait CBS après trente années de collaboration pour Warner Brothers où il s’est retrouvé entre les griffes — oui ! les griffes —, du producteur Tommy LiPuma, maître de la musique métamorphosée en élément décoratif pour les centres commerciaux. Ils ont fait plusieurs disques ensemble dont le Rubberband, enregistré en 1985.

Or, après avoir écouté les enregistrements réalisés alors, l’un et l’autre ont décidé de ne pas publier ce « Rubber-machin ». On insiste : ils ont « planqué » les bandes dans le coffre-fort de Warner. Ils les ont cachées. Puis, voilà que les ayants droit mettent la main dessus et décident de miser financièrement dessus. Ce qui est tout à fait leur droit. Sauf que…

Sauf que, et ainsi que l’a confié Vincent Wilburn Jr, le neveu de Miles, au mensuel Jazz Times, ils ont décidé également de refaire littéralement le disque. Wilburn : « J’ai appelé Erin [le fils de Miles], et je lui ai dit “écoute, ça rappelle trop les années 1980. Nous devons faire en sorte que l’album soit au diapason de l’époque actuelle, des sonorités d’aujourd’hui”. »

Le fils et le neveu ont donc fait appel à Zane Giles et à Randy Hall, des bonzes de la musique populaire. Ces deux-là ont travaillé et travaillent encore pour Janet Jackson, Cindy Lauper… Bref, les abonnés au top 40. Et avec l’aide d’autres musiciens, ils ont tout refait. Complètement !

Lorsqu’on a écouté ce Rubberband et jeté comme il se doit un oeil aux crédits, on a constaté un énorme oubli : l’identité des logiciels n’a pas été précisée. Or, de la « machinerie », du son synthétique, du « post-moderne-électrifié à Three Miles Island », en voulez-vous, en voilà. Il aurait donc été honnête de spécifier si les jongleurs de ce disque ont usé d’Apple ou de Microsoft, au minimum.

On récapitule : un, Miles ne veut pas publier Rubberband. Deux, des petits malins décident de refaire le tout à peu de frais. Trois, le résultat conviendra à merveille aux chaînes de chaussures qui adorent agresser le consommateur. Ce ne sont pas des blagues ! En fait, tout cela est vraiment triste.

Salut Mabern, salut Willis

Parlant de tristesse, sachez qu’au cours du dernier mois, deux grands pianistes de jazz sont décédés. D’abord Harold Mabern, le 14 septembre, puis Larry Willis, le 29 septembre. Les deux ont joué avec tous les géants du jazz, de Miles Davis à Sonny Rollins. À propos de Mabern, il faut également souligner qu’il fut réputé être un très grand professeur.

De lui, on suggère ses récents enregistrements sur l’étiquette Smoke Sessions ou encore avec l’excellent ténor Eric Alexander, un de ses élèves, sur étiquette High Note. De Willis, on suggère Jacknife de Jackie McLean sur Blue Note, Night-Go de Carla Bley sur Watt / ECM ou encore les deux disques qu’il a signés au cours des dernières années avec ses amis du surpergroupe The Heads of State sur Smoke.

Rubberband

Miles Davis, Rhino / Warner Records