Morceaux choisis au FrancoFaune

Le groupe belge Dalton Telegramme présentait son plus récent album, «Victoria», dimanche soir, lors du grand concert de clôture du festival FrancoFaune à l’Orangerie du Botanique, l’une des scènes les plus prestigieuses de Bruxelles.
Photo: Lara Herbinia Francofaune Le groupe belge Dalton Telegramme présentait son plus récent album, «Victoria», dimanche soir, lors du grand concert de clôture du festival FrancoFaune à l’Orangerie du Botanique, l’une des scènes les plus prestigieuses de Bruxelles.

À la brasserie Le Jardin de ma soeur, dans la nuit de dimanche à lundi, une quarantaine de membres de l’organisation, bénévoles et invités internationaux enterraient dans la joie et le houblon la fin de cette 6e édition du festival bruxellois FrancoFaune, point d’orgue d’un week-end riche en révélations musicales et en confirmations de carrières. Trajectoire chansonnière à rebours, en quatre lieux et huit noms.

Dalton Telegramme partait dans une direction inattendue, dimanche soir, lors du grand concert de clôture à l’Orangerie du Botanique, l’une des scènes les plus prestigieuses de Bruxelles. Soirée de lancement d’un nouvel album pour l’orchestre venu souvent au Québec, grâce au prix Rapsat-Lelièvre remporté en 2016. On appréciait sa gouaille, comparable à celle de Louise Attaque, propulsée par d’excellents musiciens affichant des couleurs country-folk à leur chanson enjouée. Sur Victoria, leur second disque, les Dalton effectuent un virage esthétique très serré, explorant une chanson pop aux reflets new wave.

Le groupe a beau être encore aussi attachant en concert, on avait toutefois l’impression que son style d’écriture était mieux servi par le country que la pop-rock électro qui domine sur l’album. Un son plus lisse, plus consensuel, où l’énergie et la richesse des textes qui font la signature du groupe se dissipent dans des grooves tendance. Les fans n’ont pas semblé déçus, d’autant que le trio français blues-rock créole Delgrès (guitare-voix, batterie et sousaphone) a mis le feu aux planches en début de soirée avec un spectacle digne des grands rassemblements extérieurs du Festival international de jazz de Montréal.

Le programme du samedi FrancoFaune fut des plus chargés, débutant avec les vitrines d’après-midi, où se sont illustrés l’iconoclaste mais musicalement raffiné duo Alek et les Japonaises et l’auteur-compositeur-interprète français Yolande Bashing (chanson électronique à la Flavien Berger), et se terminant sur le toit de la belle salle Beursschouwburg, à un jet de pierre de la place de la Bourse, en plein coeur de Bruxelles.

C’est là où le Marseillais Fred Nevché a déballé son projet ciné-chanson-électro-spoken word qui a germé au Festival en chanson de Petite-Vallée, l’une des propositions les plus abouties du festival. Là aussi où s’est produit ensuite le groupe Atome, auteur d’une chanson avant-pop de très bon goût inspirée par celle de Stereolab, pour ne nommer que ce pionnier. Son premier album, Voie lactée, n’est pas seulement addictif, il bénéficie également du soutien des radiodiffuseurs franco-belges, un privilège sur cette scène musicale qui, comme chez nous, nage trop souvent à contre-courant de l’univers médiatique…

Glauque, envers et contre tout

Glauque, prochain espoir de la chanson belge actuelle, tenait le haut de l’affiche dans l’édifice patrimonial de la Tour à plomb, transformée en salle de spectacles depuis à peine un an — le principe fut celui-ci jusqu’en 1962 : du haut de la tour, on faisait dégoutter le plomb qui, 47 mètres plus bas, se refroidissait en billes dans un bassin d’eau. Récoltez les billes et bourrez les cartouches destinées aux chasseurs.

Heureusement que Glauque ne porte pas l’arme parce qu’il aurait été tenté de s’en servir samedi soir dernier. Cafouillage : les basses étaient complètement absentes du mix, ingrédient essentiel à la chanson du groupe. Plombé par une sonorisation défaillante, il a même dû interrompre son concert avant d’accepter son sort en essayant de compenser ces lacunes avec une performance plus physique. Les cinq musiciens, qui ont alerté les médias et les mélomanes en lançant deux percutantes et pertinentes chansons cette année, étaient en beau fusil, c’est le cas de le dire. Et pourtant, l’essentiel s’est révélé à nous : Glauque n’est pas que le groupe de deux très bonnes chansons, il possède déjà plus de cinquante minutes de solides compositions. Dans l’adversité, l’orchestre s’est prouvé ; on n’a pas fini d’en entendre parler.

Place au hip hop

Or, il y avait aussi beaucoup d’intérêt pour le groupe qui précédait Glauque et son concert fut l’une des belles surprises du festival. Choolers Division, sextet constitué de quatre instrumentistes (synthés / guitares, boîtes à rythmes, scratches, basse électrique / électronique) et deux MC qui donne dans un hip hop alternatif indémodable rappelant le jeu des Torontois de BadBadNotGood (en plus planant) avec des orchestrations savantes et souvent sombres, entre le rap culte de Def Jux et les premiers albums de Tricky.

Kostia et Fifi font la paire au micro, deux rappeurs parfaitement complémentaires. Le premier est très technique, les rimes tricotées, la prosodie rapide, le regard concentré fixant le fond de la salle ; le second est une bête de scène, il rappe, chante et crie, traverse la scène de long en large et danse comme un possédé du breakbeat. Là où ils se démarquent d’abord, c’est sur le plan des textes. Radicalement originaux, recueil de réflexions intérieures, un regard singulier sur le monde et l’amour, de la colère à exprimer, mais aussi des passages d’une grande candeur, comme cette chanson sur la princesse Anna, personnage principal de La reine des neiges.

Trisomie

L’autre détail singulier de Choolers Division : Kostia et Fifi sont trisomiques. Le premier d’origine française, l’autre belge, tous deux fréquentent la même maison de soins adaptés de l’est de la Belgique, où sont organisés des ateliers d’expression artistique. C’est lors de l’un d’eux qu’ils furent réunis, il y a cinq ans ; la chimie a si bien opéré qu’est venue l’idée d’un projet musical plus structuré. Des compositions originales, des textes à apprendre par coeur, une scène et des publics à apprivoiser, tout un travail pour ces deux musiciens.

« Le défi était d’abord de s’assurer que Kostia et Fifi pouvaient donner des concerts devant un vrai public », explique Didier Gosset, fondateur du label belge Black Basset Records, qui éditera en novembre le tout premier album de Choolers Division (« chooler », belgécisme pour « chialer », « se plaindre »). Défi non seulement relevé, mais doublement : le groupe s’est produit aux Transmusicales de Rennes et au Dour Festival, devant des dizaines de milliers de spectateurs.

L’étonnement de voir ces deux rappeurs s’imposer avec une telle assurance sur scène cède rapidement la place à l’analyse de la proposition musicale. Un vrai de vrai groupe, deux rappeurs incandescents et leurs accompagnateurs qui poussent la forme rap vers le dub expérimental et les musiques électroniques. Six sur scène, ils ne font qu’un, communiquant tout naturellement le réel plaisir qu’ils ont à faire leur métier devant un public débordant d’enthousiasme.

Et quelque chose comme une leçon d’humanité offerte par ces Choolers.