«Turandot»: concert de costumes

Il est sûr qu’on n’enlèvera pas le grandiose, les ors et les paillettes de cette luxueuse production, mais sorti à ce point de la naphtaline, le théâtre est réduit au niveau zéro.
Photo: Marty Sohl Metopera Il est sûr qu’on n’enlèvera pas le grandiose, les ors et les paillettes de cette luxueuse production, mais sorti à ce point de la naphtaline, le théâtre est réduit au niveau zéro.

Il est où, Yannick ? Le nouvel aimant magique du Metropolitan Opera a attiré les regards de tous, samedi, alors que l’institution entamait sa saison de retransmissions en direct dans les cinémas avec Turandot, spectacle emblématique conçu en 1987 par Franco Zeffirelli pour en mettre plein la vue.

Les regards étaient aussi et surtout ceux, très peu discrets, des chanteurs filmés par Gary Halvorson. Il est sûr qu’on n’enlèvera pas le grandiose, les ors et les paillettes de cette luxueuse production, mais sorti à ce point de la naphtaline, le théâtre est réduit au niveau zéro.

Les potiches scrutent le chef

Si les mouvements de foule sont bien réglés et entérinés par de régulières reprises du spectacle, nous avons donc assisté, en matière d’interaction entre les principaux protagonistes à une sorte de concert en costumes : les uns et les autres face au pupitre du chef, le scrutant ostensiblement et jouant comme des potiches.

La caricature suprême fut le premier air de Liù, où l’esclave secrètement amoureuse enjoint à Calàf de ne pas relever le défi des énigmes. Même si la servante doit garder une distance, la représentation de 2009, avec Marina Poplavskaya et le récemment disparu Marcello Giordani, restait au moins théâtrale et crédible, alors que, samedi, les trois protagonistes étaient plantés côte à côte.

L’exercice de samedi nous montrait Yannick Nézet-Séguin confronté à la routine du Met : le spectacle blockbuster qui doit remplir la salle, mais qu’il n’a pas le temps de vraiment façonner. Le chef a investi dans l’orchestre et les choeurs en les faisant se donner à fond pour exalter la luxuriance de la partition. Ceux qui connaissent la vidéo originale de 1987 avec Eva Marton et se souviennent du vibrato envahissant des choristes auront noté samedi à quel point le choeur d’aujourd’hui est très nettement meilleur qu’il y a trente ans.

Il faut faire d’intenses recherches sur Internet pour trouver la distribution intégrale de cette représentation et pouvoir ainsi saluer l’exemplarité de Carlo Bosi en Empereur Altoum et du ténor Eduardo Valdes dans le rôle de Pong, alors que le baryton Alexey Lavrov est un Ping plutôt fade.

Distribution opportuniste ?

Le rôle de Timur échoit en général à une gloire vieillissante du Met, et James Morris en 2019 supplante largement Samuel Ramey en 2009. Eleonora Buratto est une Liù vocalement touchante. Pour autant que les micros respectent ce qui se passe réellement sur scène, nul doute que Christine Goerke a de gros moyens, mais elle ne possède pas le métal froid de Turandot comme, évidemment Nilsson, unique et inimitable, mais aussi Marton dans la production originale et Guleghina dans la vidéo du Met en 2009.

Quant à Yusif Eyvazov, « Monsieur Anna Netrebko », est-il là parce qu’il le vaut bien ou parce qu’il est le mari de Madame dont le Met ne peut pas se passer ? La question s’est posée à la Scala de Milan et le chef Riccardo Chailly a dû publiquement prendre sa défense. Eyvasov a des moyens, le timbre remonte un peu dans le nez sur certaines voyelles (« a » notamment), le jeu est faible, l’instinct dramatique moyen (cf. la relance après l’air de Liù), mais cela pourrait être largement pire. Lorsqu’on regarde le DVD de 2009 et qu’on écoute Marcello Giordani, on comprend cependant ce qui manque, en style notamment. Mais par rapport à ce que nous avions déjà entendu de lui, le Calàf d’Eyvasov était très présentable. Pas forcément, encore, au Met, mais très présentable.

Ce Turandot nous rappelle une chose : en devenant directeur musical du Met, Yannick Nézet-Séguin a pris la tête d’un opéra de répertoire. Il aura de nouvelles productions qui le stimuleront au maximum et puis il aura « ça » : le fonds de catalogue de la maison. Le but est aussi que le chef ait le plus de plaisir avec « ça ». Une chose est sûre, en matière de théâtre chanté, sur le plan dramatique, on ne peut pas tomber beaucoup plus bas.

Turandot

Opéra de Puccini. Avec Christine Goerke (Turandot), Yusif Eyvazov (Calàf), Eleonora Buratto (Liù), James Morris (Timur). Choeur et orchestre du Metropolitan Opera, Yannick Nézet-Séguin. Mise en scène : Franco Zeffirelli. Réalisation : Gary Halvorson. Samedi 12 octobre 2019. Reprises dans les cinémas participants les 2, 4, 6 et 10 novembre.