Denis Matsuev et l’alignement des astres

Après une première partie si déterminée, Matsuev a fait souffler un vent de liberté sur la moitié russe de son programme, placée sous l’égide de la danse.
Photo: Antoine Saito Après une première partie si déterminée, Matsuev a fait souffler un vent de liberté sur la moitié russe de son programme, placée sous l’égide de la danse.

En écoutant, dimanche, à la Maison symphonique une Sonate en si mineur, si maîtrisée, si structurée, si puissante, nous nous remémorions une époque lointaine où Vladimir Horowitz, en 1976, venait de réenregistrer cette oeuvre et où les experts débattaient des mérites comparés de la vision de ce géant à travers le temps, entre sa légendaire version de 1932 et la nouvelle venue. C’était une époque où il semblait y avoir Horowitz et tous les autres.

Aujourd’hui, le nombre de grands virtuoses a augmenté, mais Denis Matsuev est un phénomène à part en matière de maîtrise de tous les paramètres avec cette solidité d’airain. Vivre une telle Sonate en si mineur en vrai, c’est un peu comme se trouver le jour d’une éclipse du soleil avec un ciel totalement dégagé à l’endroit précis de la planète où le phénomène est total.

Phénomène, vision idéale, parfaitement équilibrée, tant dans les différents registres et rapports de puissance (qui ne fut pas tapage) que dans les répits. Une approche devenant magique dans un fugato central diabolique et une fin d’une douceur inattendue.

Le mot clé de cette interprétation fut « concentration », dans la tenue du propos, la maîtrise des moyens, mais aussi la distinction des épisodes plus tendres. Matsuev a joué la Sonate de Liszt ; il ne s’est pas joué de la Sonate de Liszt comme il s’est joué de Petrouchka, multipliant les fulgurances, se précipitant avec délectation dans le moindre revirement d’atmosphère ou changement de tableau, sa virtuosité tenant parfois de la magie. La Sonate en si, méphistophélique, a introduit l’impressionnante Méphisto-Waltz, attaquée avec hargne et des risques toujours assumés et maîtrisés par un tel virtuose.

Après une première partie si déterminée, Matsuev a fait souffler un vent de liberté sur la moitié russe de son programme, placée sous l’égide de la danse. Heureux de se jouer des difficultés stravinskiennes et visiblement satisfait de son récital et de l’écoute du public, Denis Matsuev a ajouté quatre rappels : la Boîte à musique de Liadov, l’Impromptu op. 90 n° 3 de Schubert, une Étude en la de Sibelius et une diabolique transcription du Hall du roi de la montagne de Peer Gynt de Grieg.

Récital très impressionnant, du niveau du 3e Concerto de Rachmaninov que Matsuev donna, jadis, avec Valery Gergiev à Wilfrid-Pelletier.

Denis Matsuev rencontre Liszt et Stravinsky

Liszt : Sonate en si mineur, Méphisto-Waltz n° 1. Tchaïkovski : Doumka. Stravinski : Trois mouvements de Petrouchka. Denis Matsuev (piano). Maison symphonique de Montréal, dimanche 13 octobre 2019.