Un Rachmaninov aérien

Daniil Trifonov (sur la photo) est fort avisé de débuter ce disque par une transcription pour piano seul du 1er mouvement des «Cloches op. 35».
Photo: Dario Acosta DG Daniil Trifonov (sur la photo) est fort avisé de débuter ce disque par une transcription pour piano seul du 1er mouvement des «Cloches op. 35».

En publiant ce vendredi Destination Rachmaninov — Arrival, Deutsche Grammophon boucle l’intégrale des concertos de Rachmaninov enregistrée à Philadelphie par Daniil Trifonov et Yannick Nézet-Séguin.

Sur le plan du marketing, l’intégrale Rachmaninov adopte la métaphore du voyage, un périple dans l’Orient-Express illustré par des visuels léchés. L’arrivée est plus exaltante que le départ, une très bonne, mais pas renversante, version des Variations sur un thème de Paganini.

Il y a un an, le couplage des Concertos nos 2 et 4, était marqué par un fascinant 2e Concerto, capté en 2018, dans lequel Yannick Nézet-Séguin déployait toutes les couleurs nourries des cordes de l’Orchestre de Philadelphie. Cette parution avait obtenu un vif succès critique, dont un Diapason d’or, décerné par le magazine désormais le plus diffusé au monde devant Gramophone et BBC Music Magazine.

Cette Arrivée rachmaninovienne va poser un problème critique à certains, car ce volume qui regroupe les Concertos nos 1 et 3 est encore meilleur que le précédent ! En effet, le 3e Concerto, enregistré comme le 2e en 2018, est aussi exaltant et hors normes que ce dernier, alors que le 1er Concerto, capté en novembre 2016, est plus déterminant et plus inspiré encore que le Quatrième.

L'album «Destination Rachmaninov – Arrival»

Daniil Trifonov est fort avisé de débuter ce disque par une transcription pour piano seul du 1er mouvement des Cloches op. 35. Ces tintements, obsessionnels dans l’oeuvre de Rachmaninov, ont un écho dans un passage magique autour de 6 minutes du 2e volet du 1er Concerto, une oeuvre empoignée par Trifonov aussi vigoureusement que ses plus grands devanciers, Byron Janis et Earl Wild.

Nul ne doute de la poigne et de la virtuosité vertigineuse (début du finale du 1er Concerto !) de Trifonov, mais c’est dans la subtilité que se forgent les grandes versions de ces concertos. C’est ce qui fait la magie, en concert, du partenariat entre Nicholas Angelich et Yannick Nézet-Séguin à Montréal. Contrairement au 4e Concerto, où Angelich surpassait Trifonov, le 1er trouve cet état « ailé » des épisodes tendres (second thème du finale à 1 min 58).

Le miracle du fameux « Rach 3 » est que Trifonov et Nézet-Séguin l’abordent et l’emportent sans aucune esbroufe, sans rien appuyer, comme sur un coussin d’air. C’est le Rachmaninov le moins « cognant » (l’anti-Matsuev, même si ce dernier est extraordinaire dans son genre) que l’on puisse imaginer, avec de vraies idées de dialogue piano-orchestre — écoutez la reprise à 6 minutes 20 du 1er volet. Autant dire que depuis Zoltan Kocsis et Edo De Waart dans les années 80, personne n’a relu ainsi cette partition.

Dans une carrière discographique, il y a des succès et des triomphes. Ce disque est un triomphe.

Destination Rachmaninov – Arrival

Concertos pour piano nos 1 et 3. Les grelots d’argent du traîneau (transcription pour piano des Cloches). Vocalise (transcription pour piano). Daniil Trifonov, The Philadelphia Orchestra, Yannick Nézet-Séguin. DG 483 6617.