Dans la mare, Thomas Fersen se marre

Dans ce monde où la filouterie est érigée en système, un Thomas Fersen se débrouille. Chansons, arrangements, réalisation, studio maison, c’est la seule façon.
Photo: Laurent Seroussi Dans ce monde où la filouterie est érigée en système, un Thomas Fersen se débrouille. Chansons, arrangements, réalisation, studio maison, c’est la seule façon.

Thomas Fersen se marre. « Quand il est un peu sec / Je me régale avec / Le croissant d’la veille […] Moi j’aime bien les vieilles », nous chante-t-il de manière un peu paresseuse, avec un sourire un peu crasse dans le timbre. Il fait exprès, l’impénitent voyou, c’est sûr. L’époque fait la chasse à courre aux mots suspects en cavale, alors il en flanque un d’entrée de jeu dans la cour de récré transformée en cour d’assises. Et tiens ! Le chaud lapin nous balance des « vieilles ». Comme pour dire que « personnes âgées », ça se place mal dans une chanson. Comme pour dire : z’avez quelque chose à redire, m’sieurs-dames ?

Dès Les vieilles, ça sent un peu le rassis, le nouvel album de notre fidèle fournisseur de rimes goûteuses. Vaguement crade, l’ambiance. À la deuxième chanson, C’est tout ce qu’il me reste, histoire de slip qui rappelle un personnage que dessinait feu Reiser, ça se confirme : c’est pas tout propret, cet album. « Depuis longtemps, mon personnage n’est pas toujours très propre, je ne savais pas que ça s’entendait. Dans les années 1970, les Français avaient la réputation de ne pas l’être, de mettre un slip par mois et de changer de brosse à dents tous les ans. »

En eaux troubles

Thomas se marre. Même qu’il se marre dans la mare. Même qu’il y a une chanson intitulée La mare. « Je baignais dans ma vase / Et regardais crever / Des petites bulles de gaz », serine-t-il en rigolant. Jaunâtre rigolade. Clapoter triste, ça se peut. « La tristesse qui émane de cette chanson tient peut-être à ce que j’y évoque la mare de mon passé, dans laquelle ma mère avait peur que je tombe. Mais j’étais plus préoccupé par la sensualité, la suavité de cet environnement vénéneux, que par la nostalgie. »

Depuis longtemps, mon personnage n’est pas toujours très propre, je ne savais pas que ça s’entendait

Ça patauge en eaux troubles, ce disque. Ce n’est jamais net. Dans Envie de rien faire, façon bluegrass, il y a de la lassitude et il y a de la légèreté. « Il y a quelques années, commente l’intéressé, j’ai commencé à connaître quelques instants de découragement en fin d’après-midi. Parfois maintenant, ça m’arrive plus tôt dans la journée. Mais ça ne m’inquiète plus, je laisse passer, je m’assois. Et je repars gonflé à bloc à cheval sur une nouvelle idée. Celle de cette chanson, c’est le bourdon qui malgré la chaleur se balade en manteau de fourrure. »

Des peaux et des poux

Dans le registre crade, ça s’aggrave lorsqu’on arrive à Mange mes poux, avec son beat reggae rural. Ritournelle rigolote a priori, avec un peu de provoc pour faire grimacer les aseptisés. On fait pouah, des poux. Et puis on se dit, c’est un beau symbole de proximité extrême. « Mon personnage est aussi un peu insolent, ça le maintient. Et vive la convivialité. »

L'album «C’est tout ce qu’il me reste»

« Le thème général du disque et du spectacle, continue-t-il, c’est le regard d’un monsieur sur son passé et ses frasques supposées de chaud lapin, dont il est condamné à porter la peau, trop grande pour lui tout comme sa réputation de séducteur, sur son smoking de scène. » Notons : spectacle. Avec ses vieilles, son slip et sa peau de chaud lapin dans sa malle de chanteur, Thomas Fersen va nous revenir, c’est sûr. « Gonflé à bloc, je te dis. » N’empêche qu’elle est plus pesante qu’avant, la malle, depuis que les Spotify et compagnie ont pris les roulettes et la recette.

« C’est donc la faute de Spotify ? Je croyais que ma poche avait un trou », rigole-t-il derechef. Jaunâtre, encore. « Nous sommes coincés comme des rats. Nous devons être sur les plateformes de streaming pour ne pas disparaître, et nos revenus ne vont pas dans les bonnes poches, cela en toute conscience depuis quinze ans. Quant aux concerts, les grosses machines internationales, oui, s’en sortent en vendant très très cher leur venue, en asséchant les trésoreries des festivals au détriment des artistes locaux dont je suis. »

Un quart de siècle

Dans ce monde où la filouterie est érigée en système, un Thomas Fersen se débrouille. Chansons, arrangements, réalisation, studio maison, c’est la seule façon. Quelques années déjà depuis la rupture avec le label Tôt ou tard (et Warner, par conséquent), on se dit que ça doit être un peu lourd de porter seul tous les chapeaux, jusqu’à la barboteuse pour mettre la mare dedans. « Ces activités sont diluées dans le temps, relativise l’artiste. Je ne suis pas centré sur moi-même en permanence. Par exemple, je m’occupe à plein temps de mes enfants une semaine sur deux. »

On mesure. Il y a un bon quart de siècle qu’on le suit, qu’il nous fréquente. Il n’a pas tant changé, assure-t-il. L’attitude de son personnage, du Bal des oiseaux à C’est tout ce qu’il me reste, est encore celle du gamin des quartiers louches, même s’il habite depuis belle lurette la campagne. « Punk j’étais, punk je reste. » Que dirait-il au bondissant Thomas Fersen de La baston et Libertad ? « Je lui dirais : “Tu as l’air gonflé à bloc, mon gars.” »

C’est tout ce qu’il me reste

★★★★

Thomas Fersen, Éditions Bucéphale