Les barytons du «Titanic»

Les artisans de «Baritone Madness» en concert
Photo: Bill Lane of Masterworks Photography Les artisans de «Baritone Madness» en concert

Au moment où il reste à l’année en cours un dernier trimestre financier, on l’a. Qui plus est, entre les mains. Quoi donc ? L’un des dix meilleurs disques du présent exercice toutes les géographies du « monde mondial » confondues.

Le titre ? Baritone Madness, publié par l’excellente étiquette Chronograph de l’Alberta, qui, avec Cellar Live de Vancouver, est la meilleure étiquette jazz-jazz, et non jazz fusion, jazz progressif ou autres vices du marketing.

On insiste : avec le dernier Henri Texier, le nouveau Rhiannon Giddens, celui de Joshua Redman et autres, ce trio de barytons (Keith O’Rourke, Gareth Bane et Pat Belliveau) augmenté d’une formation rythmique classique moins le piano vient de publier un album qui frappe. Quoi donc ? Les esprits, même les plus embouteillés d’entre eux.

Le brevet de l’expérience

Bon, lors d’une discussion téléphonique, Keith O’Rourke, celui à qui revient l’idée d’avoir fondé ce groupe à l’architecture sonore très rare dans l’histoire du jazz — trois barytons —, a confié avoir voulu mener cette aventure avec des musiciens qui avaient déjà enregistré.

En clair, des musiciens qui détenaient le curriculum, pour ne pas dire le brevet, de l’expérience.

L’objectif ? Agir, travailler et produire de manière à ce que tout le labeur accompli en studio « garde sa fraîcheur. Nous voulions quelque chose qui soit spontané. Et puis, je souhaitais que l’auditeur ressente l’interaction qu’il y a entre nous, car nous nous connaissons ».

En bons vétérans de la scène, O’Rourke, Belliveau et Bane sont en fait des musiciens qui résument la vie de la majorité des professionnels d’aujourd’hui : ils jouent dans des clubs de jazz, ils font du studio selon les besoins des uns et des autres, ceux de la radio et de la pub, ils enseignent, etc. Et surtout, surtout, ils composent. Car cet album regroupant douze pièces rassemble pas moins de neuf compositions originales.

C’est d’ailleurs cela qui fait la beauté, la richesse de cette production. Plus exactement, on devrait parler d’intensité. Car avant de détailler leurs pièces, ils amorcent leur combat avec Moanin’, pas celui d’Art Blakey, mais celui de l’immense Charles Mingus. Autrement dit, nos trois amis décapent d’entrée de jeu.

On pense inévitablement au maître par excellence de l’instrument Hamiet Bluiett, l’homme au poing levé qui fonda un des meilleurs quintets des quarante dernières années qui rassemblait quatre barytons.

Après cette intro, O’Rourke et ses camarades oscillent entre des rythmes latins et divers folklores. Et tous les morceaux ont en commun ceci : c’est toujours très vivant, très dynamique, sans que la fluidité en pâtisse. À ce propos, il faut signaler et dire mille fois bravo à la rythmique formée de Kodi Hutchinson à la contrebasse et de Tyler Hornby à la batterie.

La production, c’est à souligner, s’est déroulée en deux jours et seulement deux. « Nous voulions rester concentrés. De toute manière, j’ai noté que les prises un et deux sont généralement les meilleures. » Alors, à quoi sert-il d’en faire cinq ou six…

En écoutant et réécoutant ce Baritone Madness, on a entendu et goûté les clins d’œil à l’intention des champions de l’instrument ; Harry Carney, Cecil Payne, Pepper Adams, Gerry Mulligan, Nick Brignola et, bien évidemment, Bluiett.

Et alors ? C’est énorme, car ils nous font entendre la gravité. De quoi ? On ne sait trop… peut-être celle des sirènes du Titanic !

Larry Willis

Le pianiste Larry Willis est décédé. Il avait 76 ans. Tout au cours de son long périple musical, il s’était distingué par sa polyvalence. Il a joué au sein du groupe Blood, Sweat and Tears et accompagné Jackie McLean aussi bien que Carla Bley, Hugh Masekela ou Nat Adderley. Ce grand défenseur du style empreint d’enthousiasme avait cofondé il y a moins de dix ans un des meilleurs quartets de notre époque, le bien nommé The Heads of State. On reviendra sur son parcours.

Baritone Madness

Keith O’Rourke, Gareth Bane et Pat Belliveau, Chronograph Records