Festival FrancoFaune: ringard? vous avez dit ringard?

Bertrand Bélin fait partie des artistes bien établis qui se produisent au festival FrancoFaune.
Photo: Lara Herbinia Bertrand Bélin fait partie des artistes bien établis qui se produisent au festival FrancoFaune.

Dans un coin de La Madeleine, l’ancien casino converti en salle de spectacles de 900 places située à deux coins de rue de la grand-place de Bruxelles, un type sérigraphie des t-shirts usagés avec les slogans débiles ou spirituels du festival FrancoFaune pendant que Bertrand Bélin ravit la foule. Pour dix euros, on repart avec un vieux t-shirt d’AC/DC sur lequel est inscrit « Sexe, drogue et chanson française » et sur lequel on a apposé le logo du festival. Le FrancoFaune est né il y a six ans des cendres de la Biennale de la chanson, parce que, convenons-en, Biennale de la chanson, c’est un nom ni très sexy ni très stupéfiant.

« Notre raison d’être, au départ, c’est la promotion de la scène belge francophone. C’est pourquoi on est là, c’est pourquoi on nous accorde des subventions, c’est pourquoi on estime accomplir un service public », nous dit Florent Le Duc, codirecteur de FrancoFaune avec sa collègue Céline Magain qui, moins prosaïque, parle du festival en évoquant l’espoir de « faire découvrir de nouveaux artistes, de provoquer des rencontres, pour qu’il se passe quelque chose »…

Depuis jeudi dernier et jusqu’à dimanche soir, il s’en passera, des choses trépidantes, durant les FrancoFaunes, la première étant d’offrir une nouvelle image de ce qu’est la chanson francophone, ici trop souvent perçue comme quelque chose de ringard. « Tu dis à des jeunes que tu fais un festival de chanson française, ils s’en vont en courant ; tu dis que tu t’appelles FrancoFaune et qu’il y a des projets électro, hip-hop, rock, alors ça change tout », croit Le Duc. Céline Magain renchérit : « Le rap, c’est de la chanson française aussi, à la fin ! »

On s’inspire aussi de vous — pas des Québécois, mais des Canadiens francophones. Les minorités [linguistiques] en Ontario, au Manitoba, au Nouveau-Brunswick, là où on sent la langue française en danger et où on reconnaît une ligne de front [pour le défendre].

 

« On défend le français, mais aussi la mixité qui vient avec lui », précise Céline Magain. Son collègue Le Duc insiste néanmoins sur la mission de mise en valeur du français « dans le contexte linguistique bruxellois, dans le contexte politique aussi, avec le parti d’extrême droite [Vlaams Belang, que des sondages mettent en tête des intentions de vote en Flandre, à 25 %] qui pousse de plus en plus. On estime important de montrer que le français est vivant, qu’il est ouvert, qu’il est au milieu du néerlandais, de l’anglais, du wolof, de l’arabe, du turc. C’est ce qu’on montre dans FrancoFaune parce que c’est ce qu’on vit à Bruxelles », où il est fréquent de se faire servir en anglais dans les brasseries et les cafés.

« Et on s’inspire aussi de vous — pas des Québécois, mais des Canadiens francophones, ajoute Le Duc. Les minorités [linguistiques] en Ontario, au Manitoba, au Nouveau-Brunswick, là où on sent la langue française en danger et où on reconnaît une ligne de front [pour le défendre], c’est pour ça aussi qu’on invite de plus en plus d’artistes franco-canadiens », comme Les Hôtesses d’Hilaire (en concert jeudi soir avec les pionniers de la musique expérimentale belge I H8 Camera) ou le MC franco-ontarien McLean. Les codirecteurs ne souhaitent cependant pas être alarmistes : plus des trois quarts de la population bruxelloise est francophone, avancent-ils. « Le français n’est pas en danger ici, dit Le Duc. Mais l’anglais nous ennuie. Il est devenu une langue tampon entre les communautés. »

Ratisser la francophonie

Dix jours donc de célébration de la vitalité et de la mixité de la langue musicale francophone, une cinquantaine de concerts proposés dans des salles établies ou des lieux incongrus de la ville, une programmation qui ratisse la francophonie dans toute sa largeur, de l’Afrique du Nord (via le métro parisien) du chanteur Mohamed Lamouri lors d’une carte blanche à l’excellent label français La Souterraine à l’Acadie des Hôtesses d’Hilaire sur scène jeudi soir. Des noms établis comme Keren Ann et Bertrand Bélin, et surtout des découvertes, comme l’attachant Pierres, projet de l’auteur-compositeur-interprète bruxellois Pierre Leroy, auteur d’une chanson naïve et juvénile servie au second degré avec ses quatre musiciens, qui lui tricotent une courtepointe de pop-rock indie pétillante. Une de ces « espèces musicales en voie d’apparition », comme le dit un autre slogan de FrancoFaune.

Et voilà une autre découverte : mardi soir dernier, l’auteur-compositeur-interprète David Numwami donnait un concert dans une des salles d’exposition du MIMA — le Millenium Iconoclaste Museum of Art, musée d’art moderne collé sur les nouvelles tendances, qui occupe une partie des vieux bâtiments de l’ancienne brasserie Belle-Vue, réputée pour les krieks et les gueuzes qu’elle a commencé à brasser là-bas, le long du canal de Bruxelles.

Dans un décor d’émission pour enfants faisant partie de la toute nouvelle exposition Obsessions du musée (exposition consacrée à l’art brut), le musicien avait invité un choeur de huit voix à habiller les maquettes des chansons de son premier album solo, attendu quelque part en 2020. Guitariste, bassiste, claviériste et chanteur, Numwami a passé les deux dernières années comme accompagnateur de Charlotte Gainsbourg. Ces chansons inédites qu’il livrait devant un public attentif ont toutes été écrites sur la route. L’une d’elles débute ainsi : « It’s sunny here in Montréal… »

En anglais celle-là, de même que quelques autres poussées de ce falsetto brisé aux attendrissants défauts. L’autre moitié de son répertoire est en français. Une chanson R&B pop qui parle d’éloignement, d’amour à distance, pianotée ou grattée à la guitare, avec quelques accords de synthé suranné. L’influence de Dev Hynes (Blood Orange), de Frank Ocean, des Commodores, mais aussi, osons l’écrire, de Michel Jonasz pour cette manière de faire bouger les hanches de la langue française. Vivement la suite — de son oeuvre comme de celle de FrancoFaune !

Philippe Renaud est l’invité du festival FrancoFaune et de Wallonie-Bruxelles Musiques.