Pendant que la fenêtre est ouverte

«Si on voulait faire un deuxième album, c’était maintenant», explique Andrea Lindsay. Simple calcul: quand on est deux auteurs-compositeurs-interprètes actifs et qu’on a créé un petit Louis qui a maintenant trois ans, il faut voir venir.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Si on voulait faire un deuxième album, c’était maintenant», explique Andrea Lindsay. Simple calcul: quand on est deux auteurs-compositeurs-interprètes actifs et qu’on a créé un petit Louis qui a maintenant trois ans, il faut voir venir.

Sept ans déjà ? Oui, sept ans tout juste, presque jour pour jour. Paraissait en ces pages le 5 octobre 2012 le papier de l’entrevue d’Andrea Lindsay et Luc De Larochellière à propos de C’est d’l’amour ou c’est comme. Leur premier disque de couple. Leur premier bébé, en quelque sorte. Un délicieux album que le titre du papier « résumait assez bien, merci », de rappeler Luc De Larochellière : « Permission pop ».

Voici donc la suite. Un deuxième album en tandem, chapeauté fort joliment une fois de plus : S’il n’y avait que nous. « Je pense qu’on s’est donné encore plus de permissions pop, constate Luc. C’est comme si on s’était évadés par la fenêtre pendant qu’elle était ouverte pour aller faire le plein de griserie musicale à deux. » Sourire en coin. Il exagère un peu. Rien qu’un peu. « Si on voulait faire un deuxième album, c’était maintenant », renchérit Andrea. Simple calcul : quand on est deux auteurs-compositeurs-interprètes actifs et qu’on a créé un petit Louis qui a maintenant trois ans, il faut voir venir.

L’échéancier serré de la création

« Dans deux ans, il ira à l’école, précise Andrea. Il ne sera plus à la garderie, ça va prendre quelqu’un à la maison. » Sourire encore plus en coin (plus en coin, ça toucherait l’oreille), Luc en rajoute : « Il y a trois ans est arrivé chez nous un boss qui s’appelle Louis. Andrea et moi, on s’est dépêchés de finir juste avant nos albums solos respectifs : je l’avais vécu avec ma grande fille, il était illusoire de penser qu’on aurait du temps pour créer. C’était lui, la création ! On a tourné ensemble jusqu’au dernier moment, puis on a tourné chacun de notre côté. Honnêtement, ces derniers temps, ça nous démangeait de faire des chansons ensemble, de les enregistrer ensemble, et de les faire en spectacle ensemble. » Début des répétitions le lendemain de l’entrevue. Premier spectacle de la tournée le 10 octobre.

Souriante jeune femme, née à la fin de l’autre siècle, Claudel accompagne son père et Andrea ce lundi à La Brassée, rue Beaubien. Autour de notre banquette, le bédéiste Jimmy Beaulieu s’affaire à la préparation de sa magnifique exposition. La vie qui bat. Le temps qui fuit quand on ne le saisit pas. « C’est aussi le bonheur des contraintes, dans la vie , relativise Luc.  Tu t’adaptes. Un jour, j’ai eu un coup de téléphone, c’était pour le projet Sept jours en mai. Tu refuses pas ça. Tu t’organises. Même chose pour les nouvelles chansons avec Andrea. On ne les a pas faites à temps perdu. Il y a une concentration dans le travail, et ça, c’est bien. Le fait est que la collaboration a été cent fois plus naturelle qu’en 2012. »

Plaisirs et pertinence

C’est toute la différence entre la poussée d’hormones de nouveaux tourtereaux et la tranquille ferveur de création d’amoureux à long terme. « On a beaucoup plus composé ensemble, on a écrit des textes ensemble. Pour le premier album, on juxtaposait nos univers, on se tendait des perches. Là, on a un bagage, un langage en commun. » Statistiques : ce coup-ci, deux titres sur dix sont signés Larochellière tout seul, la fois d’avant c’était cinq sur onze. Tous les mélanges sont permis, toutes les influences intégrées. Ainsi le goût prononcé d’Andrea pour la pop des années soixante est-il devenu un plaisir partagé : cela s’entend sur Café et champagne, très Happy Together des Turtles, et sur Ma maison va brûler, qui renvoie à Sam Cooke. Mais pas directement, explique Andrea. « On écoutait beaucoup le James Hunter Six, et il est un peu comme un Sam Cooke réincarné. On voulait une musique joyeuse pour cette histoire d’amour incendiaire, c’était parfait ! »

La beauté de l’affaire, outre l’entrain des refrains, le charme fou des mélodies, la félicité des harmonies, tient à la pertinence des textes, même dans les chansons les plus primesautières et facultatives. « Que la vie m’inspire, mais sans m’aspirer », espère Luc dans Au dos d’une baleine. « La vie n’arrête pas, mais elle glisse entre nos doigts / En nous soufflant mille fois / LA réponse à LA question », écrivent-ils de concert dans la tendre L.O.V.E. Love. Submarine Boy n’est pas seulement la chanson d’une arrivée au monde, mais aussi la chanson de la suite du monde. La pétillante Café et champagne est une histoire d’accrocs : « Dans la vie, commente Luc, je trouve qu’on fait tout pour ne pas être là. On se gèle la bette au café le matin pour se donner contenance, et on prend du champagne le soir pour oublier la journée qu’on n’avait pas envie de vivre pour commencer… Et on finit malade ! Ça parle de ça, mais sans se prendre la tête. »

Jusqu’à la très ludique On fait la moue, feu croisé de reproches pour rire qui ne lance pas moins quelques vérités bonnes à exprimer. « On a fait ce disque pour s’alléger la vie, continue Luc. Mon dernier album solo était pas mal intense. Mais Andrea et moi, on vit des choses, et tous les couples, et tous les parents vivent des choses qui ont leur place dans des chansons. » Andrea le regarde avec beaucoup, beaucoup de tendresse : « La fenêtre était assez grande pour que tout passe dedans… »

 

S’il n’y avait que nous

★★★★

Andrea Lindsay et Luc De Larochellière, Disques de la cordonnerie