Jessye Norman, la voix de velours

Cette photo de 1984 montre la soprano Jessye Norman dans Dido et Aeneas, de Purcell, à l’Opéra-Comique de Paris.
Photo: Agence France-Presse Cette photo de 1984 montre la soprano Jessye Norman dans Dido et Aeneas, de Purcell, à l’Opéra-Comique de Paris.

La nouvelle de la disparition, lundi, à New York, à 74 ans, de la cantatrice Jessye Norman des suites d’une septicémie a touché bien des mélomanes. Que reste-t-il désormais de cette légende ?

Un pianiste, un violoniste, un violoncelliste pourront être les plus brillants du monde, les chanteurs gardent un avantage déterminant dans leur relation avec le public : le rapport à la voix est plus émotionnel que tout. Lorsque cette voix a le pouvoir de déclencher, par sa couleur, sa chaleur et son ampleur, des émotions uniques, on aboutit à un attachement qui explique que la mort de Jessye Norman n’est pas une disparition tout à fait ordinaire.

Lorsque l’écrivain Michel Tremblay évoque sur Facebook « une des voix qui m’ont le plus bouleversé de toute ma vie », il résume par un élan du cœur, en des mots simples, l’émotion qui anime beaucoup d’amateurs.

Une incarnation de la volupté

Il faut bien commencer par une évidence : la voix était unique. Comment définir, nommer cette véritable résine vocale ? Jessye Norman a été soprano, mezzo. Elle a tout chanté. Qui d’autre se frotte à La mort d’Isolde de Tristan et Isolde de Wagner, dans un lunaire et frémissant concert d’adieu d’Herbert von Karajan à Salzbourg, et la partie de contralto du Chant de la terre de Mahler ?

Il y a un précédent : Christa Ludwig, la grande interprète du Chant de la terre avec Otto Klemperer, a eu une voix plus haut perchée dans sa jeunesse et s’est risquée à La mort d’Isolde pour le légendaire Hans Knappertsbusch dans un concert enregistré et publié sur CD. Mais pour Brahms, le grand écart de Jessye est imbattable : solo dans le Requiem de Klaus Tennstedt et Rhapsodie pour contralto sous la direction de Riccardo Muti.

Une des voix qui m’ont le plus bouleversé de toute ma vie

 

En d’autres mots que Michel Tremblay, l’ancien journaliste musical de Libération Éric Dahan nous confiait cette semaine : « J’ai réécouté comme ça un matin, ses Nuits d’été et ses Quatre derniers lieder, et je me suis dit qu’on était loin de tout ça. » Loin au sens de paradis perdu ou, en tout cas, d’une unicité dont seuls, désormais, les disques témoignent.

Personnage atypique, ancien rédacteur en chef adjoint de Rock and Folk, passionné de classique et d’opéra, Éric Dahan a, dans Libération, publié de mémorables entrevues avec Jessye Norman, notamment sur sa vie personnelle en 2002. Elle n’avait rien lâché de sa sphère intime (« Et les mecs, vous en avez eu ? » « Mais oui, bien sûr, heureusement qu’il y a tout ça, et hahaha… »), mais elle confirmait qu’elle avait bien inspiré à Jean-Jacques Beineix le film Diva : « L’histoire du petit facteur fauché qui traversait l’Europe pour m’entendre chanter et m’offrait des roses, c’est vrai » Éric Dahan recueillait aussi des souvenirs touchants sur ses premières prestations à 13 ans : « Vos premiers cachets ? » Et elle repart : « Hahaha ! Des cookies et du Coca-Cola, mais ça suffisait, j’étais prête à chanter à chaque minute.  »

À l’époque, Jessye était davantage fan des champions de baseball comme Hank Aaron des Braves de Milwaukee. C’est avec surprise qu’on la voit avouer à notre confrère qu’avant de se voir consacrée à Munich lors d’un concours international en 1969, elle n’avait pas songé à faire carrière.

« Le concours, c’était juste un prétexte pour aller en Europe », disait-elle en 2002. Pourtant, suivre des cours auprès de Pierre Bernac, spécialiste de la mélodie française, à Ann Arbor dans le Michigan, alors qu’on vient d’Augusta en Géorgie dénote une volonté de chanter davantage que du gospel dans une chorale.

Générosité et références

Comme modèle de ses années d’apprentissage, Jessye Norman citait la grande wagnérienne Astrid Varnay. « Elle chantait Wagner et Strauss avec tout ce qu’elle avait en elle, pas comme certains aujourd’hui qui semblent se retenir. »

Le secret de Jessye Norman est dans cette entièreté et cette générosité musicale alliées à une rigueur et à une éthique de travail qui lui faisaient apprécier comme partenaires les « bons musiciens, ayant bien préparé leur partition » par opposition à ceux qui, « en plus d’être nuls et fainéants, sont coincés et bornés ». Jessye ajoutait : « Je ne cite pas de noms, c’est un principe. » On aurait payé pour la liste…

Un partenariat qui ne trompe pas sur l’estime de grands musiciens pour son éthique est celui avec Pierre Boulez avec, à la clé, le disque de référence des Lieder orchestraux d’Alban Berg, répertoire ardu s’il en est.

Boulez la choisit dans Schoenberg, Ravel, Bartók. C’est ce genre de choses qu’on a un peu oublié, surtout ici au Québec, où elle fut souvent malmenée par Claude Gingras.

Mais même son pourfendeur en chef dut reconnaître après sa prestation en Kundry dans le IIe acte de Parsifal, en concert à Montréal en 1991 : « Qu’on aime ou non cette voix, il faut bien en reconnaître l’immense dimension à tous égards : puissance de projection, richesse de timbre, justesse. » Jessye Norman avait fait ses débuts à Montréal dès 1975 lors d’un récital pour Pro Musica.

Comme la saga discographique de l’OSM est symbolisée pour toujours par le Daphnis et Chloé de Charles Dutoit, le parcours de Jessye Norman est identifié, et pour les mêmes raisons, à un disque : les Quatre derniers lieder de Richard Strauss avec Kurt Masur.

Publié au début des années 80, marqué par un changement de technologie (le disque compact) et une version qui frappe, cet enregistrement constitue une référence là où il n'y en avait pas eu depuis les années 60 (Ansermet pour Daphnis, Schwarzkopf pour Strauss, Janowitz-Karajan étant considéré, à tort, comme marginal). En fait, cet enregistrement a tellement frappé l’imaginaire qu’on a pensé que les Quatre derniers lieder, « c’est ça », alors que la démarche est tout à fait personnelle et hors normes, à l’image du tempo très distendu du dernier lied.

Jessye Norman a marqué plusieurs fois la discographie Strauss : un CD de lieder avec piano et l’opéra Ariane à Naxos, en CD, sous la direction de Kurt Masur (avec Gruberova et Varady), et en DVD au Met pour James Levine (avec Battle et Troyanos). Levine l’accompagne au disque dans un essentiel : Erwartung de Schoenberg. Dans Wagner, les références sont les Wesendonck-Lieder avec Colin Davis et La mort d’Isolde avec Karajan. Elle contribue à la tétralogie de Marek Janowski.

Le nom de Jessye Norman est aussi associé à Seiji Ozawa dans son cycle Mahler et dans deux enregistrements référentiels : les Gurrelieder de Schoenberg et Oedipus Rex de Stravinski. Cette dernière œuvre existe dans une vidéo filmée en 1992 au festival de Matsumoto au Japon dans une inoubliable production de Julie Taymor.

Intelligence mélodique

Le legs inaltérable de Jessye Norman sera aussi son intelligence mélodique. Outre Richard Strauss, il faut l’entendre dans Brahms, mais aussi et surtout dans la mélodie française, fruit d’une passion née en allant voir un concert de Gérard Souzay lors de ses années d’études à Washington. « Pour un interprète anglo-saxon, ça peut être un vrai bonheur de chanter en français, s’il admet qu’il va falloir beaucoup travailler pour produire ces sonorités qui n’existent absolument pas dans notre langue », disait-elle en 2007 lors d’une autre entrevue donnée à Éric Dahan.

« Sans même parler des nuances, il suffit d’entendre un accent du Midi, puis le français châtié d’un acteur de théâtre, pour réaliser à quel point cette langue est flexible. Les disques de Gérard Souzay et de Régine Crespin m’ont été d’une grande aide pour comprendre comment elle peut se couler dans le chant. »

Sans relâche, Jessye Norman aura travaillé. Elle restera un personnage unique.

Quinze jalons majeurs

Incontournables

Strauss : Quatre derniers lieder, Kurt Masur, Philips / Decca
Schoenberg : Gurrelieder. Ozawa. Philips / Decca
Stravinski : Oedipus Rex, Ozawa, Philips / Decca (CD ou DVD)
Wagner : Wesendonck-Lieder, Colin Davis, Philips / Decca
Les chemins de l’amour, mélodies françaises, Baldwin, Philips / Decca

Essentiels

Berg : Lieder avec orchestre, Boulez, Sony
Brahms : Lieder, Parsons, Philips /Decca
Ravel : Schéhérazade (+ Berlioz), Colin Davis, Philips / Decca
Strauss : Ariane à Naxos, Masur, Philips / Decca
Spirituals, Ambrosians Singers, Baldwin, Philips / Decca

Pour aller plus loin

Chausson : Poème de l’amour et de la mer, Armin Jordan, Erato
Schoenberg : Erwartung, Levine, Philips / Decca
Strauss : Lieder avec piano, Parsons, Philips / Decca
Wagner : Prélude et Mort d’Isolde, Karajan, DG
Récital à Salzbourg 1991 (Strauss, Tchaïkovski, Wagner), Levine (piano), Orfeo