Retraverser avec les Beatles la rue de l’Abbaye

Ringo Starr, Paul McCartney, George Harrison et John Lennon
Photo: Apple Corps Ltd Ringo Starr, Paul McCartney, George Harrison et John Lennon

Vous avez en main le coffret anniversaire d’Abbey Road ? Pas encore ! ? Allez vous procurer l’objet, ça presse. Vous y êtes ? Allons-y. Franchissons le Rubicon. Vivons l’impossible, exauçons le rêve le plus fou du fan fini des Beatles : retraversons la rue de l’Abbaye dans l’autre sens, entrons dans les studios EMI, installons-nous derrière la console du studio 2.

On commence par les prises de travail ? Ce serait logique, puisqu’elles précèdent le résultat final. Ouvrez le grand livre cartonné à la page 36. La section intitulée Track By Track. Ça aidera, pour suivre. Vous pouvez aussi fermer les yeux. Il y a en pour qui ça passe par les oreilles ET les yeux, d’autres pour qui les oreilles suffisent. Chacun sa gamme sensorielle.

Page 36, on ne parle pas de Come Together, qui ouvre l’album que les fans connaissent par coeur. C’est le chapitre consacré à l’enregistrement del’épique I Want You (She’s So Heavy). En février 1969, après le gâchis des sessions filmées pour le documentaire qui deviendra Let It Be, c’est par ce morceau de choix que le bon boulot reprend. Drôle de coïncidence, fin août 1969, c’est pour fignoler une refonte d’I Want You (She’s So Heavy) que nos quatre garçons dans la tourmente seront ensemble en studio pour la dernière fois. En février, allez comprendre, la franche bonne humeur règne. « My boys are ready to go », lance John Lennon au réalisateur George Martin. Ce n’est pas de l’ironie. Cohésion, groove, tout est là. Version plus que bluesée : liquéfiante. Les Beatles se sont remis à exister. Le massif « white noise » du Moog n’a pas encore été ajouté, ça laisse de la place à Billy Preston pour se lancer dans un solo d’orgue B-3 soulful à l’os. Qui laisse pantois. Tout est à peaufiner, mais ça tient. Mieux : la magie opère.

John et Paul, la der des ders

Le démo maison de Goodbye par Paul McCartney est connu par quiconque a un peu tâté du bootleg : simple maquette destinée à Mary Hopkin. C’est du Paul acoustique génial quand même. La grande joie d’ensuite, c’est la prise 7 de la chanson The Ballad Of John And Yoko. George Harrison et Ringo Starr n’étant point disponibles en ce jour d’avril, ces impatients de John et Paul s’occupent de tout. John chante et gratte son acoustique, Paul tient les baguettes.

Larrons en foire comme en leur jeune temps : c’est fou de penser qu’ils vont se crier des bêtises dès septembre, et qu’ils s’invectiveront par chansons interposées pendant une couple d’années, « It got a bit faster, Ringo ! », dit John à Paul. « Ok George », dit Paul à John. Nudge nudge wink wink, comme dirait Eric Idle des Monty Python.

Photo: Apple Corps Ltd George, John, Ringo et Paul

C’est plein de moments à chérir pareillement : deux disques à vivre en plein processus de création de chefs-d’oeuvre. On en vacille, le vertige est grand pour celles et ceux qui ont seulement la version définitive de 1969 en tête. Oh ! Darling donnée très, très romantiquement, presque sans hurler ; The End sans la fin (prise 3) ; Mean Mr. Mustard version rock dans le tapis (un peu comme Good Morning, Good Morning sur Sgt. Pepper, la nudité révèle la force de frappe du groupe) ; et ainsi de suite. On en aurait jusqu’à demain. Ce n’est pas pour rien que ce beau grand livre a 100 pages : il y a infiniment à décrire, à commenter, à soupeser.

Moments suprêmement stupéfiants

Les émois les plus chavirants ? On y arrive. D’abord : The Long One. C’est quoi, The Long One ? C’est le fameux grand montage de la face B, qui va de You Never Give Me Your Money à The End, en version encore approximative : 16 minutes 10 secondes d’extase. Her Majesty retrouve sa place d’origine, entre Mean Mr. Mustard et Polythene Pam : on comprend enfin pourquoi, dans la version finale, en ajout ludique, ça démarre par un bang et coupe un accord avant la fin.

Vous entendez ça dans vos écouteurs ? C’est stupéfiant, à se demander si c’était une bonne idée de déplacer ainsi Her Majesty. Ensuite, il y a ce qu’on n’attendait pas du tout : les pistes orchestrales instrumentales de Something et Golden Slumbers. Arrangements signés George Martin. Something est une pure merveille : ça tient tout seul, sans la chanson, sans les Beatles. C’est comme si Martin avait créé une pièce en soi. On en reste coi. Sans voix.

Remixage bienvenu mais pas indispensable

Et le remixage d’Abbey Road par le fiston Giles Martin ? Osons un bémol : c’est moins justifié pour Pepper et The Beatles (l’album blanc). Au printemps et à l’été 1969, les Beatles enregistraient en huit pistes, et ils avaient enfin de la place pour tout faire entendre. La méthode Giles Martin, qui consiste pour l’essentiel à muscler basse et batterie, tout en élargissant le champ sonore, ne change pas toujours les choses pour le meilleur : il y avait déjà bien assez de basses dans Something. Avec une chaîne stéréo de qualité supérieure, ça doit être extraordinaire. Dans les haut-parleurs d’une auto, c’est parfois trop.

Mais ne nous plaignons qu’une nanoseconde ou deux. Dans les écouteurs, l’immersion est absolument jouissive. Ne voyez-vous pas que nous lévitons en ce moment ? Gare aux autobus à deux étages quand vous re-retraverserez, et re-re-retraverserez, et re-re-re-retraverserez la rue de l’Abbaye sans toucher le bitume.

Abbey Road Anniversary Version

★★★★★

The Beatles, Apple / Universal