POP Montréal: Nick Cave, ce grand livre ouvert

On connaissait Nick Cave (sur la photo au Montreux Jazz Festival 2018), l’interprète doué et magnétique, il s’est hier soir révélé être un tribun captivant et à l’écoute de ses fans.
Photo: Laurent Gillieron Keystone via Associated Press On connaissait Nick Cave (sur la photo au Montreux Jazz Festival 2018), l’interprète doué et magnétique, il s’est hier soir révélé être un tribun captivant et à l’écoute de ses fans.

Chaque apparition sur scène du légendaire Nick Cave est un événement en soi, plaideront ses fans, mais celle de ce vendredi soir fut franchement unique. Depuis le début de l’année, le poète et rockeur australien présente sa tournée «Conversations with Nick Cave», exercice de mise à nu durant lequel il prend les questions de l’auditoire et se révèle avec une rare candeur et beaucoup d’esprit. Une sorte de jeu de chansons-réponses où il cause plus qu’il ne chante, seul au piano à queue. Et qui, a-t-il confié au cours de cette soirée de presque trois heures, « ramène [un sentiment de] terreur dans mes spectacles », sentiment qui s’était étiolé depuis ses débuts sur scène il y a quarante ans.

La performance de ce vendredi soir était autant celle de l’auteur-compositeur-interprète célébré que de son public qui, trente minutes avant le début du concert à 20 h, faisait la file jusqu’à l’autre coin de rue pour prendre place sur une banquette de l’église St-Jean-Baptiste, rue Rachel – il y avait tellement de gens pour le voir que cette file se serait qualifiée de manifestation contre l’inaction face aux changements climatiques. Oui, y’avait du monde à la messe.

Quelle étrange, généreuse et incroyable soirée le festival POP Montréal nous a-t-il permis de passer auprès Nick Cave, dans « ce décor qui me semble naturel pour moi », ironisait l’Australien salivant déjà à l’idée d’interpréter dans ledit temple sa lugubre version de Stagger Lee, récit d’une soirée de jeu de hasard se terminant dans le sang… C’est doucement qu’il a lancé l’affaire, sa voix des grands jours traversant The Ship Song (de l’album The Good Son avec The Bad Seeds, 1990), puis se levant vivement de son banc de piano avant même que le dernier accord ait fini de résonner dans l’église.

Explications de mise : cette tournée est la suite logique du projet «The Red Hand Files», où il répond en ligne aux questions que lui adressent ses fans. « J’ai dû en recevoir plus de trente mille », a-t-il affirmé vendredi soir, précisant qu’il n’avait pu répondre qu’à soixante-quatre d’entre elles depuis le début de l’expérience. En concert, il s’assoit au piano, offre une version dépouillée d’une des chansons de son vaste répertoire, puis repart avec son micro nous parler pendant dix, quinze minutes. Une des questions d’un spectateur : « Voulez-vous nous chanter une autre chanson ? Ça fait vingt minutes déjà que vous parlez... » L’église a ri.

Fascinant exercice qui, a-t-il confié, « me permet de voir à travers l’esprit des membres de l’auditoire (“See into the minds of the audience”) ». Nick Cave répondait à toutes les questions, des plus farfelues aux plus difficiles – il a beaucoup été question du deuil qu’il a dû faire de son fils, décédé accidentellement il y a quatre ans, Arthur n’en avait que quinze. Ces confidences en attiraient d’autres : certains spectateurs se sont à leur tour confiés de vive voix à leur idole, évoquant tantôt le deuil d’une mère, d’amis, ou abordant leurs propres maux de vivre. La soirée, parfois, prenait des airs d’une thérapie, avec un Cave toujours compatissant dans son costume trois-pièces noir, éloquent surtout. On connaissait l’interprète doué et magnétique, il s’est vendredi soir révélé être un tribun captivant et à l’écoute de ses fans.

Qu’a-t-on appris ? « L’énorme influence » que l’oeuvre de Leonard Cohen a eue sur lui – il a d’ailleurs offert une brillante reprise d’Avalanche. Sa dette à l’endroit du réalisateur David Lynch, pour ses films autant que pour sa pratique de la méditation transcendantale. La fois où il se faisait pisser dessus depuis le balcon d’une salle de spectacle à Glasgow. De l’importance de trouver de la beauté même dans les récits les plus sordides, comme celui de Stagger Lee, dont il a offert une version puissante et endiablée. Il a tout déballé, Nick Cave.

Les questions qui ont porté sur son processus créatif furent les plus intéressantes, de notre point de vue : écrire un texte de chanson commence pour lui dans l’isolement total. Les musiques, ces jours-ci lui viennent en collaboration avec son ami Warren Ellis, « et sont généralement le résultat d’improvisations, comme si la musique se mettait en place elle-même ». Avec Ellis, il a composé les chansons du nouvel album double Ghosteen, attendu vendredi prochain.

Et entre ces longues et passionnantes réponses, de belles chansons. Une bonne douzaine parmi lesquelles The Weeping Song, Jubilee Street applaudie à tout rompre, la plus belle version de la poignante Into My Arms qu’il nous ait été donné d’entendre, The Mercy Seat, au moins une du projet Grinderman (Palaces of Montezuma), et même une brève version a cappella de Devil Town du regretté Daniel Johnston, décédé le 11 septembre dernier, un auteur-compositeur-interprète qu’il admire, entre autres révélations de cette soirée hors de l’ordinaire.