Une question de dilution

Katia Makdissi-Warren est une spécialiste de l'interpénétration des traditions musicales orientales et occidentales, d'où l'utilisation de l'oud et du qanun dans ses compositions.
Photo: Jean-Paul Desjardins Katia Makdissi-Warren est une spécialiste de l'interpénétration des traditions musicales orientales et occidentales, d'où l'utilisation de l'oud et du qanun dans ses compositions.

À bien y réfléchir, l'invitation faite à Katia Makdissi-Warren de devenir la compositrice honorée cette année est, de la part de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), un juste retour des choses et une reconnaissance de l'apport des cultures et musiques d'ailleurs au répertoire contemporain québécois, notamment à travers la personnalité iconique de Claude Vivier, dont le voyage en Asie, au milieu des années 70, a profondément marqué sa création, par exemple dans Zipangu, qui tire son titre du nom donné au Japon à l’époque de Marco Polo.

Quel Orient ?

Katia Makdissi-Warren est une spécialiste de l'interpénétration des traditions musicales orientales et occidentales, d'où l'utilisation de l'oud et du qanun dans ses compositions. La compositrice a avoué au Devoir sa surprise d'avoir été choisie pour un hommage de la SMCQ, alors qu'elle a de son propre aveu quitté le giron de la création de type « musique contemporaine » depuis un certain temps.

Après écoute de Razzia (2004) et de Vivaldi à l'Orientale (2015) nous partageons cette surprise. La facture est habile pour une musique flatteuse misant sur le rythme et virant vers le jazz orientalisant. La tendance est présente dans Razzia, dans le traitement rythmique, l'écriture pour percussions et lorsque l'oud dialogue avec la contrebasse. La dominante jazzée s'affiche sans complexes dans la parodie de Vivaldi qui sonne comme si Jacques Loussier avait des hallucinations vivaldiennes en se remémorant ses vacances à Agadir.

Algorythme installe la tentative de confluence Orient-Occident dans un idiome plus « savant ». Sinuosités entremêlées, puis victoire du rythme. On attend un peu plus d'une compositrice qui va nous accompagner une année.

Certes, on comprend le choix car le métissage est tendance comme l'est, par ailleurs, la multidisciplinarité. Mais la grande question est celle, posée d'ailleurs par Katia Makdissi-Warren elle-même, de la dilution des traditions lors des tentatives de métissage. Les trois oeuvres de vendredi nous ont très largement laissé sur notre faim. Car le prix payé par la musique dite « savante », en termes de dilution, apparaît ici trop grand lorsqu'on pense à la démarche similaire de Saed Haddad, un Jordanien vivant en Allemagne (CD Les deux visages de l'Orient, chez Wergo), ou lorsque l'on s'intéresse au très jeune compositeur malaisien Tengku Irfan, formé à New York (composition Velocity, crée au Bach Festival de Leipzig en 2016 sous la direction de Krystjan Järvi).

On trouve une sagesse, un équilibre, supérieurs dans la création La cartographie des sons de la jeune Keiko Devaux. On espère que l'amplification du qanun (une sorte de cithare) était au goût de la compositrice, qui avait l'air heureuse. La notice prétendait : « Le soliste est entrelacé dans la tapisserie de l'orchestre ». Il nous paraissait un peu trop amplifié pour cela.

Création et répertoire

L'un des enjeux de la musique contemporaine est de devenir une musique de répertoire. À cette échelle, nulle oeuvre aura mieux performé à Montréal que Zipangu au cours de cette décennie. La SMCQ proposait cette partition pour pour sept violons, trois altos, deux violoncelles et une contrebasse en mai 2012, puis en février 2013 en ouverture de Montréal/Nouvelles Musiques.

Zipangu (1980) a aussi été programmé par Anthony Marwood et les Violons du Roy en 2016, lors du fameux concert juxtaposant la 5e Symphonie de Beethoven et une folie furieuse pour guitare électrique. L'OSM l'a affiché deux fois : en 2014, avec Kent Nagano, et en 2018, entre Beethoven et Mozart, sous la direction d'Edo de Waart, une exécution que l'on peut quasiment qualifier de calamiteuse.

« Autour d’une mélodie, j’explore dans cette oeuvre différents aspects de la “couleur”. J’ai tenté de “brouiller” mes structures harmoniques par l’emploi de différentes techniques d’archet. Ainsi s’opposent un bruit coloré obtenu par pression exagérée de l’archet sur les cordes et les harmoniques pures lorsqu’on revient à la technique normale. Une mélodie devient couleur (accords), s’allège et revient peu à peu comme purifiée et solitaire. » Voilà ce que disait Vivier et ce que l'on n'entendait absolument pas dans le pensum de 2018 à la Maison symphonique. La présentation de vendredi soir sous la direction de Walter Boudreau (qui dirigeait aussi Algorythme, alors que Veronique Lussier dirigeait Vivaldi et la création et Katia Makdissi-Warren, Razzia) a remis quelque pendules à l'heure, avec des instrumentistes qui jouaient juste (l'OSM de 2018 était mené par Richard Roberts, ce qui en termes d'« harmoniques pures » ne représente pas le nec plus ultra) et de manière engagée, avec un soin porté à une grande différenciation de la technique d'archet.

On retient donc de la soirée une exécution remarquable de Zipangu, une création agréable et un choix effectivement étonnant, pour l'instant, de la compositrice de l'année. Cela dit, a contrario la musique plus accessible de Katia Makdissi-Warren pourrait amener un nouveau public à la SMCQ. Le calcul est peut-être très avisé !

Razzia(s)

Katia Makdissi-Warren : Algorythme, pour cordes, nay et 2 percussions (2004). Razzia, pour cordes, piano, nay, oud, piano et 2 percussions (2004). Vivaldi à l'Orientale pour cordes, flûte alto, oud, qanun, piano et 2 percussions (2015). Keiko Devaux : La cartographie des sons, pour qanun et cordes (création). Claude Vivier : Zipangu (1980), pour 7 violons, 3 altos, 2 violoncelles et contrebasse. Ensemble de la SMCQ, Ensemble Oktoécho, dir. Katia Makdissi-Warren, Véronique Lussier et Walter Boudreau. Salle Pierre-Mercure, vendredi 27 septembre 2019.