Mavis Staples, pour faire tomber les clôtures

Mavis Staples livrait une prestation dans le cadre du festival Americana, sur la scène de l’auditorium Ryman, à Nashville, le 11 septembre dernier.
Photo: Terry Wyatt / Getty Images / Agence France-Presse Mavis Staples livrait une prestation dans le cadre du festival Americana, sur la scène de l’auditorium Ryman, à Nashville, le 11 septembre dernier.

Frost. Pas comme dans Robert Frost, le poète. Frost comme dans clôture Frost. Les mailles de chaînes en losanges. Frost comme dans gel, aussi. La photo de pochette de We Get By, le plus récent album de Mavis Staples, donne froid dans le dos : on y voit des fillettes afro-américaines de dos, justement, regardant à travers les mailles d’une clôture Frost un joli terrain de jeu avec des glissades et des balançoires.

« Ça pourrait être moi sur cette photo, dit Mavis Staples au début de l’entretien téléphonique. Mes soeurs et moi, nous n’avions accès à aucun parc public, en plein Chicago, quand nous étions enfants dans les années 1940. Nous n’avions pas un brin d’herbe, et encore moins de pelouse, dans notre quartier. » La photo de 1956, signée Gordon Parks, le militant célébré, cinéaste et photographe qui braquait son objectif « comme une arme », provient du recueil The Restraints : Open and Hidden, et s’intitule Outside Looking In. « Je l’ai choisie parce que nous sommes encore du mauvais côté de la clôture. »

Si je me suis rendue jusqu’à 80 ans et que j’ai encore de la voix, ce n’est certainement pas pour me taire !

On pense forcément aux centres de détention de la zone frontalière mexico-américaine : ce sont les mêmes clôtures Frost. Une autre photo de pochette d’album vient en tête : en 1970, souriantes et libres, Mavis et ses soeurs Yvonne et Cleotha se balancent à trois dans un parc, poussées par leur Pops. La clôture Frost est derrière. L’album, paru chez Stax, s’intitule The Staple Swingers. « Yeah ! Nous étions magnifiques sur cette pochette ! Nous avions ce sentiment d’avoir franchi un grand pas. Que nous étions débarrassées de ces chaînes. We were airborne on that swing ! »

Liberté en régression

Elle rit à pleins poumons et on dirait qu’elle chante au bout du fil. Et puis elle cesse de rire et le ton devient plus grave. Le ton d’une sourde colère. « On a carrément régressé depuis, constate-t-elle. Dans la chanson Change, je chante : “What good is freedom / If we haven’t learned to be free ?” C’est quand même incroyable de devoir chanter ça cinq décennies et demie après avoir chanté Freedom Highway. C’est terrible, ce qui se passe en Amérique. Par moments, ça me décourage, mais je me relève et je chante encore plus fort. Si je me suis rendue jusqu’à 80 ans et que j’ai encore de la voix, ce n’est certainement pas pour me taire ! »

C’est Ben Harper qui a fourni les chansons à Mavis Staples et qui assure la réalisation de We Get By. « Il dit les choses clairement, et fortement. Ben n’a pas de temps à perdre, et moi non plus. » Elle cite encore Change au bout du fil : « Fingers on the trigger around here / Bullets flying, mothers crying / We gotta change around here. » Elle parle comme elle chante, Mavis. « Je n’ai pas de filtre, commente-t-elle. Ça sort du coeur, directement. »

Instruire et faire réagir

Ça fait drôle de penser qu’au Rialto, dimanche, des hipsters du festival Pop Montréal vont la découvrir, de la même façon qu’à la fin des années 1970 une autre génération était soufflée parce ce qu’elle insufflait à la chanson The Weight, avec Pops Staples et The Band dans le film The Last Waltz. En 2010, c’est avec Win Butler d’Arcade Fire qu’elle marquait la vie de milliers d’autres jeunes festivaliers californiens, portant The Weight comme un étendard. « En spectacle, je m’adresse aux vieux hippies autant qu’aux hipsters. Je veux que les gens sortent du spectacle avec le plein d’énergie, mais en toute connaissance de cause. Je veux instruire autant que faire réagir. »

Peut-être lui criera-t-on au Rialto des demandes en mariage, comme Dylan au festival folk de Newport en 1964… À son bout du fil, l’immense rire de Mavis Staples pourrait remplir une église. « Je réponds oui à toutes les propositions ! I’ll multiply myself if I have to. »

Mavis Staples sera au Rialto, dimanche à 19 h 50, dans le cadre du festival Pop Montréal.