Thom Yorke à la Place Bell: à en perdre pied

Hier soir, on sentait Thom Yorke (sur la photo au Montreux Jazz Festival, en Suisse) plus libre sur scène que lors de ses concerts avec Radiohead. Parfois une guitare au cou, sinon butinant derrière son poste de travail-établi à synthétiseurs, la plupart du temps arpentant la scène micro à la main.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse Hier soir, on sentait Thom Yorke (sur la photo au Montreux Jazz Festival, en Suisse) plus libre sur scène que lors de ses concerts avec Radiohead. Parfois une guitare au cou, sinon butinant derrière son poste de travail-établi à synthétiseurs, la plupart du temps arpentant la scène micro à la main.

Lui, au moins, a dansé. Pendant deux bonnes heures, il avait le geste nerveux, sec, robotique, frémissant en tentant de suivre la cadence des rythmes angulaires de ses compositions. Pour nous, ce fut moins évident ; disons que le public de Thom Yorke hier soir était plus porté à dodeliner de la tête qu’à se lever devant son siège, et même au parterre de la Place Bell de Laval, ça bougeait, mais sagement. L’image de ce qu’est, pour l’instant, l’oeuvre solo du chanteur de Radiohead : un pied dans la culture électronique underground britannique, aussi dansante que cérébrale, l’autre dans l’art de la chanson qui s’écoute posément.

Ce fut la révélation du spectacle, voir Yorke l’interprète soulagé du groupe auquel il est associé depuis plus de vingt-cinq ans. Le même musicien, certes, doté de cette voix volage au timbre haut, mais hier soir plus libre sur scène. Parfois une guitare au cou, sinon butinant derrière son poste de travail-établi à synthétiseurs, la plupart du temps arpentant la scène micro à la main, emporté par les vibrations intérieures qui le faisaient faire la virale « danse du lotus », référence au cocasse vidéoclip de la chanson Lotus Flower de Radiohead.

Avec le mythique groupe, il s’enchaîne à son piano, à ses claviers, à ses guitares et performe autant pour maintenir la cohésion avec ses collègues que pour le bonheur de l’auditoire ; hier soir, simplement accompagné du complice Nigel Godrige aux machines et du musicien et artiste multimédia Tarik Barri — ces étranges et bigarrées projections en guise de décor étaient surtout de lui —, Thom Yorke paraissait tout d’un coup plus léger, cabotin même par moments.

Sauf erreur, il s’agissait hier du tout premier concert solo de Thom Yorke au Québec après trois albums (et une bande originale de film), le plus récent, Anima, paru au milieu de l’été. À 21 h pile, il s’est installé au piano électrique pour offrir une longue introduction au doublé de chansons de Tomorrow’s Modern Boxes (2014), Interference et A Brain in a Bottle. Décollage en douceur, vélocité presque atteinte lorsque l’imparable ligne de basse de la seconde a fait vibrer le petit aréna.

À réentendre ainsi le matériel de ses trois albums, on comprend combien toute cette oeuvre solo repose sur ces motifs de basse, souvent le seul ingrédient mélodique de ses chansons (hormis le chant). Les rythmes sont précis, méticuleux, souvent déconstruits, créant des chansons qui progressent horizontalement, mais la basse donne de l’âme à ces rythmiques aseptisées. Hier, Yorke et ses deux collègues ont mis une bonne demi-heure avant d’atteindre le tempo et la charge d’une soirée dansante.

Ils nous ont perdus d’abord dans les atmosphères délicates de la belle Impossible Knots (du récent Anima) et du groove modéré de Black Swan (de The Eraser, 2006), puis, après avoir salué la foule — « Bonjour tout le monde, ça va ? », en français je vous prie —, ils ont accéléré le tempo avec la planante Harrowdown Hill, relecture nettement plus dense que sur The Eraser à l’époque.

Sur la bonne vingtaine de chansons offertes hier soir (dont cinq aux rappels), Yorke a tenté de garder l’équilibre entre les décharges techno (ce concert aurait pu être présenté à l’affiche du festival MUTEK) et les grooves plus discrets et introspectifs, pas toujours avec succès. Quelques moments de faiblesse ont été ressentis, surtout après le bloc de morceaux plus énergiques servis au coeur de la soirée: le rythme d’inspiration UK garage de Runwayaway, la formidable version de The Clock, l’envolée quasi trance de (Ladies Gentlemen, Thank You for Coming) qui ne se trouve que sur l’édition vinyle d'Anima, et Amok, relecture du projet Atoms for Peace. Cette fois, nous nous sommes presque tous levés de notre siège…  

Un bon concert, en somme, qui ne se compare ni en dynamisme ni en virtuosité à ceux que Thom Yorke offre au sein de Radiohead, mais qui s’avère un terrain de jeu fertile pour cet artiste friand d’expériences électroniques raffinées.