Des nouvelles de John Coltrane (bis)

Dans l’après-midi du 24 juin 1964, John Coltrane a répondu à l’appel du réalisateur Gilles Groulx. Le musicien a enregistré une session de trois heures dont l’intégrale — huit prises de cinq morceaux — se retrouve sur «Blue World».
Photo: Jim Marshall Photography LLC Dans l’après-midi du 24 juin 1964, John Coltrane a répondu à l’appel du réalisateur Gilles Groulx. Le musicien a enregistré une session de trois heures dont l’intégrale — huit prises de cinq morceaux — se retrouve sur «Blue World».

Elles étaient là, dans les coffres montréalais de l’Office national du film (ONF), oubliées : des bandes enregistrées en 1964 par John Coltrane pour le film québécois Un chat dans le sac. Trente-sept minutes qui permettent aujourd’hui de saisir la profondeur de jeu d’un saxophoniste en totale plénitude. Regards croisés sur un nouvel inédit du musicien.

Pour les enquêteurs coltraniens qui cherchaient ce que John Coltrane avait fait dans l’après-midi du 24 juin 1964, la quête fut longue. Pas de note au registre, pas de disque au tableau : une journée sans histoire, peut-être bien.

Jusqu’à tout récemment, en fait, pas mal tout le monde ignorait ce qui s’était passé ce jour-là dans la carrière du musicien américain. Mais arrive cette sortie de Blue World — sur étiquette Impulse !, tout chaud dans les bacs depuis vendredi — et tout s’éclaire : Coltrane, ce jour-là, jouait du Coltrane, avec le plus fabuleux quartet qui soit, dans le plus légendaire studio jazz qui soit (celui de Rudy Van Gelder). Et tout ça au bénéfice du réalisateur Gilles Groulx.

On connaît le scénario depuis l’été dernier (Le Devoir en parlait dans son édition du 19 août​) : grand amateur de Coltrane, Groulx avait réussi à convaincre le saxophoniste d’interpréter quelques-unes de ses compositions pour nourrir la trame sonore de son film Le chat dans le sac, une œuvre inspirée de la Nouvelle Vague française et produite par l’Office national du film (ONF).

Rendez-vous fut donné le 24 juin pour une session de trois heures dont l’intégrale — huit prises de cinq morceaux — se retrouve sur Blue World. Gilles Groulx n’utilisa dans son film qu’une dizaine de minutes de la session (Coltrane avait enregistré sans voir d’images du film). Et comme il s’agissait de pièces que Coltrane avait déjà enregistrées en studio entre 1958 et 1962, pratiquement personne ne remarqua alors qu’il s’agissait de versions inédites.

L’ONF lui-même oublia l’existence de ces bandes jusqu’au début des années 2000. À partir de là, des questions de droit d’utilisation — de même que le projet d’Impulse ! autour d’un autre inédit de Coltrane, Both Directions at Once : The Lost Album, paru en 2018 — retardèrent la sortie du disque jusqu’à vendredi.

Coltrane succinct

Nous y voilà donc, et avec grand plaisir : Blue World ne révèle peut-être rien de nouveau sur Coltrane et son quartet (McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones), mais il souligne toutes les qualités de cette formation d’exception qui était à quelques mois d’enregistrer le chef-d’œuvre A Love Supreme… et qui sortait de l’enregistrement d’un autre album passé à la postérité (Crescent).

« Si j’ai trouvé ça intéressant ? Certainement », répond sans hésiter le saxophoniste québécois Yannick Rieu après avoir écouté l’album transmis par Le Devoir. « On sent bien qu’il était restreint dans le temps, probablement à cause des contraintes du film, dit-il : les versions sont courtes [généralement moins de cinq minutes]. Mais tout porte quand même sa signature. »

Même écho auprès du pianiste François Bourassa, autre adepte de Coltrane, qui a pu écouter l’album en amont. « On reconnaît bien son jeu partout, dit-il. Les versions des pièces sont plus courtes que ce qu’il faisait en concert, il se concentre sur les thèmes. Ça donne un album assez facile d’approche : des pièces succinctes, deux blues, une ballade… Et même si ça ne réinvente rien, le jeu est tellement puissant et passionné, très lyrique aussi. »

C’est aussi ce qui a sauté aux oreilles du producteur Ken Druker, responsable du projet Blue World au sein du groupe Universal. « Je crois que Coltrane et son groupe étaient bien conscients qu’ils enregistraient la trame sonore d’un film et qu’ils devaient respecter certains paramètres, disait-il dans un échange écrit avec Le Devoir cette semaine. Mais on peut certainement entendre malgré cela la liberté et le confort que Coltrane ressentait avec ce groupe. »

« La direction sonore dans laquelle Coltrane se dirigeait est déjà évidente dans plusieurs de ses solos, même s’il ne les développe pas de manière aussi étendue qu’il pouvait le faire à cette époque », ajoute-t-il.

Consensuel

Pour Ken Druker, qui avait également dirigé la sortie du Lost Album l’an dernier, Blue World permet ainsi d’entendre un Coltrane qui « va droit au cœur de ses compositions ». C’est beaucoup quand il déployait longuement ses solos que « l’énergie et l’intensité » parfois abrupte de Coltrane prenaient forme, rappelle-t-il. Ce côté étant ici moins présent, l’album est certainement « un bon disque pour s’initier à Coltrane », pense-t-il.

Yannick Rieu parle quant à lui d’un album « assez consensuel ». « Sauf pour Traneing In, qui est à mon sens la meilleure pièce et qui se déploie un peu, j’ai trouvé la section rythmique plutôt tranquille, assez sage. On ne développe pas beaucoup, mais on sent à quel point le groupe est à l’aise avec le répertoire, à quel point il maîtrise la forme et l’harmonie. Et c’est toujours intéressant d’entendre Coltrane essayer des idées différentes. »

Par déformation professionnelle, peut-être, Bourassa confie avoir particulièrement aimé entendre le jeu de McCoy Tyner. « Les versions originales ont été enregistrées avec d’autres pianistes — Red Garland, Wynton Kelly, Tommy Flanagan… —, rappelle-t-il. Alors, entendre ici le langage si reconnaissable de Tyner, son côté modal, ses accords de quarte, c’est précieux. »

« À mon avis, l’aspect le plus intéressant de ces bandes est d’entendre ce groupe jouer des morceaux que Coltrane n’avait jamais rejoués en studio après les avoir enregistrés, ajoute Ken Druker. Les deux versions de Naima, par exemple, sont très différentes — tant dans le son que dans la structure — de la version originale de 1959 [sur Giant Steps]. »

Il y a ça, et bien d’autres détails aussi : dans chaque note de Coltrane, il y en a quelques-unes de sous-entendues. Et celles de Blue World permettent aujourd’hui de dire que, non, ce 24 juin 1964 ne fut pas sans histoire.

 

Blue World

John Coltrane, Impulse !