Les magnifiques ressources de la famille Bach

Le programme «Magnificat!» de Jonathan Cohen est l’occasion rêvée de nous intéresser à l’œuvre sacrée dans la famille Bach et, surtout, à des personnages moins connus de la lignée.
Photo: Atwood Photographie Le programme «Magnificat!» de Jonathan Cohen est l’occasion rêvée de nous intéresser à l’œuvre sacrée dans la famille Bach et, surtout, à des personnages moins connus de la lignée.

Le concert d’ouverture de la saison des Violons du Roy et de La Chapelle de Québec, samedi à Montréal, après un concert, mercredi, à Québec présente l’originalité de réunir trois magnificat puisés au fil de trois générations de la famille Bach. Une dynastie qui a le dos encore bien plus large…

Le programme présenté cette semaine par Jonathan Cohen à Québec et à Montréal reprend celui d’un disque enregistré en Angleterre avec son ensemble Arcangelo et paru en février 2018 sur étiquette Hyperion.

Pour éviter toute confusion dans la lignée, nous allons garder ici les prénoms germaniques originaux. Johann Christian (1735-1782), dit « le Bach de Londres », révéré par le jeune Mozart, sera donc désigné par son patronyme original et non celui, francisé, de Jean-Chrétien.

Fils de Johann Sebastian et de sa seconde épouse Anna Magdalena, Johann Christian, comme son demi-frère Carl Philipp Emanuel (1714-1788), fait partie du programme choisi par Jonathan Cohen. Leurs magnificat, de 1760 (Johann Christian) et 1749 (Carl Philipp Emanuel), sont mis en parallèle avec le fameux Magnificat BWV 243 composé en 1723 par Johann Sebastian (1685-1750).

À chacun son style

L’idée maîtresse de cette juxtaposition est de montrer que les descendants de Johann Sebastian n’ont pas parodié la musique du patriarche, mais ont épousé les tendances musicales de leur temps, voire les ont lancées, comme dans le cas de l’Empfindsamkeit (la sensibilité exacerbée) qui marque le style de Carl Philipp Emanuel.

Cette démarche ne va pas de soi. Dans la dynastie Mozart, si Wolfgang Amadeus s’est évidemment affranchi de son père Leopold, il n’en va pas de même pour son fils Franz Xaver Wolfgang Mozart (1791-1844), qui n’a cessé de décalquer la musique de son père, alors que les talents de Beethoven ou Schubert explosaient autour de lui. On peut avoir un exemple de cette nostalgie passéiste en écoutant le 2e Concerto pour piano de Franz Xaver, composé en 1818.

Juxtaposer trois magnificat de la famille Bach, c’est donc aussi accéder sur un même sujet et de manière concentrée à l’évolution du langage musical de l’époque. Le sujet a été parfaitement résumé par Richard Wigmore, auteur de la notice du disque Hyperion : « Le langage du haut baroque travaillé de façon très élaborée de l’œuvre célèbre de Johann Sebastian Bach était déjà démodé en 1749, lorsque son deuxième fils Carl Philipp Emanuel composa un magnificat où des vestiges du baroque côtoient l’Empfindsamkeit d’Allemagne du Nord. […] Le magnificat de Johann Christian respire le langage de la “galanterie” à l’italienne, où les limites entre le sacré et le profane ne sont pas toujours très nettes. […] Selon certaines sources, Carl Philipp Emanuel se serait plaint un jour de ce que la musique de Johann Christian “comble l’oreille, mais laisse le cœur indifférent”  : reproche injuste, mais compréhensible de la part d’un compositeur qui réprouvait le style “galant” matérialiste prévalent, et pour qui la musique ne devait pas simplement divertir, mais “toucher le cœur” et “éveiller les passions”. »

Une lignée féconde

Le programme Magnificat ! de Jonathan Cohen est l’occasion rêvée de nous intéresser à l’œuvre sacrée dans la famille Bach et, surtout, à des personnages moins connus de la lignée.

Dans le catalogue de Carl Philipp Emanuel, qui considérait qu’un musicien ne peut émouvoir que s’il est ému lui-même, la plupart des œuvres religieuses ont été composées après son accession au poste de directeur de la musique de la ville de Hambourg (1768-1788) où il avait succédé à Telemann. Pour prolonger l’écoute du Magnificat, trois oratorios se démarquent de sa production : Les Israélites dans le désert, La résurrection et l’ascension de Jésus et Les dernières souffrances du Sauveur. Sigiswald Kuijken a fait beaucoup pour ces deux dernières œuvres, d’autres interprètes (Bernius, Haenchen) l’ont surpassé depuis.

La production de Johann Christian, le dernier des quatre fils musiciens de Johann Sebastian que ce dernier eut avec Anna Magdalena, sa seconde épouse, est moins impressionnante. Éduqué musicalement par son demi-frère Carl Philipp Emanuel (il avait 14 ans quand son père est mort), Johann Christian est aussi un élève, à Bologne, de Padre Martini. Ses œuvres sacrées datent de cette période italienne. Il a composé un Dies Irae et un seul CD peut suffire au bonheur de la découverte. Il est paru en 2011 sous la direction de Hans-Christoph Rademann chez Harmonia Mundi sous le titre Missa da Requiem.

L’aîné des fils de Bach est Wilhelm Friedemann (1710-1784). Élève assidu de son père, il est celui qui a cultivé le plus la musique d’orgue. Wilhelm Friedemann composa de la musique religieuse lorsqu’il fut en poste dans la ville de Halle entre 1746 et 1764. Le style ressemble à celui de son père, mais avec un côté opératique marqué. Un très beau double album de Hermann Max chez Capriccio (2011) en donne un portrait éloquent, et le premier volume d’un ensemble de cantates enregistrées par Ralf Otto pour Carus en 2010 apporte le complément idéal, avec notamment« Ach, dass du den Himmel zerrissest » (Que tu déchiras le ciel) et « Gott jähret auf mit Jauchzen » (Cantate pour l’Ascension). Cet ensemble de cantates est beaucoup plus qu’une curiosité : il s’agit d’œuvres aussi importantes que les trois grands oratorios de Carl Philipp Emanuel et elles sont totalement négligées.

Johann Christoph Friedrich (1732-1795), le quatrième des fils musiciens de Bach, comme Johann Christian un fils de Johann Sebastian et Anna Magdalena, fut un musicien de cour. Son œuvre L’enfance de Jésus, enregistrée par Hermann Max, se trouve notamment dans un passionnant coffret Capriccio de 4 CD « Musique sacrée de la famille Bach ».

Le plus intéressant de la dynastie ne se déniche pas forcément chez les fils. Et c’est ici qu’il faut évoquer le nom de Johann Ludwig Bach (1667-1731). C’est grâce au disque compact, qui a tant élargi notre connaissance du répertoire, que « le Bach de Meiningen », comme on le surnommait, a refait surface. Ce Johann Ludwig est un cousin de Johann Sebastian. Diverses parutions nous ont fait découvrir un compositeur d’un grand talent. Tout d’abord Trauermusik, par l’Akademie für Alte Musik Berlin, dirigée par Hans Christoph Rademann, une musique pour les funérailles (1724) du duc de Meiningen. Cette œuvre pour double chœur avait été révélée en 1998 par Hermann Max, qui a enregistré un disque de motets chez Capriccio et un CD de cantates chez Carus.

La révélation d’un cousin de Bach vous incitera peut-être à entreprendre une dernière étape, celle de la découverte des aïeux. L’étiquette Ricercar était partie, à travers Philippe Herreweghe, Erik van Nevel et Pierre Cao, à la recherche des pépites laissées par Johann Bach (1604), Johann Michael Bach (1648-1694) et Johann Christoph (1642-1703), une démarche récemment reprise et magnifiée par Lionel Meunier et son ensemble Vox Luminis pour le même label. Johann Christoph, cousin du père de Johann Sebastian, était si doué que certaines de ses œuvres ont passé pour celles du célèbre compositeur, mais celui qui mérite une exploration encore plus poussée est Johann Michael, le père de la première épouse de Johann Sebastian. Cette dynastie à ramifications est source d’inépuisables trésors.

Disques recommandés

1. Magnificat ! OEuvres de Johann Sebastian, Carl Philipp Emanuel. Jonathan Cohen, Hyperion, CDA 68157.

2. Carl Philipp Emanuel Bach : Die Auferstehung und Himmelfahrt Jesu, Wq. 240. Philippe Herreweghe, Erato, 7777590695.

3. Carl Philipp Emanuel Bach : Die letzen Leiden des Erlösers, Wq. 233 (H776). Hartmut Haenchen, Berlin Classics, BC 300575.

4. Carl Philipp Emanuel Bach : Die Israeliten in der Wüste, Wq. 238 (H775). Frieder Bernius, Carus, 83292.

5. Johann Christian Bach : Missa da Requiem. Hans-Christoph Rademann, Harmonia Mundi, HMC 902098.

6. Wilhelm Friedemann Bach : Cantates. Hermann Max, Capriccio, 5083.

7. Wilhelm Friedemann Bach : Cantates I. Ralf Otto, Carus, 83362.

8. Johann Christoph Friedrich : L’enfance de Jésus, dans « Musique sacrée de la famille Bach ». Hermann Max et autres, Capriccio, 7100.

9. Johann Ludwig Bach : Motets. Hermann Max, Capriccio, 10560. 

10. Johann Ludwig Bach : Trauermusik. Hans-Christoph Rademann. Harmonia Mundi, HMC 902080.

11. Johann Ludwig Bach : Cantates. Hermann Max, Carus, 83186.

12. Johann Michael, Johann Christoph et Johann Bach. Motets. Lionel Meunier, Ricercar, 347.

13. Johann Michael, Johann Christoph et Heinrich Bach. Cantates. Lionel Meunier, Ricercar, 401.