Jacques Michel, du dinosaure à l’«Odyssée»

Jacques Michel et Andre Papanicolaou sont vraiment très contents de l’album «Tenir» qu’ils viennent présenter, et cela se sent et s’entend autant que cela se voit.
Photo: Alice Chiche Le Devoir Jacques Michel et Andre Papanicolaou sont vraiment très contents de l’album «Tenir» qu’ils viennent présenter, et cela se sent et s’entend autant que cela se voit.

Complices ? Le mot est faible. Larrons en foire ? Presque. Des alliés joyeux, quoi, avec du sérieux dans la joie, voire une certaine solennité dans le frétillement guilleret. Pour dire ça plus simplement, Jacques Michel et Andre Papanicolaou sont vraiment très contents de l’album Tenir qu’ils viennent présenter, et cela se sent et s’entend autant que cela se voit. De leur côté de la table en ce lundi après-midi, ils font la paire. Mieux, ils sont un trio : le tandem existe en soi, nouvelle entité.

Dame ! C’est qu’ils ont réussi. Leur collaboration plus que fructueuse nous permet d’ajouter un fleuron à la collection des albums essentiels de Jacques Michel, 37 ans après son dernier lot de matériel neuf (Maudit que j’m’aime), 39 ans après l’exemplaire Passages. « J’ai d’abord entendu le travail d’Andre avec Patrice Michaud, l’album Le feu de chaque jour ». Le guitariste, le multi-instrumentiste, l’arrangeur, le réalisateur, « Andre réunissait toutes les qualités : restait à le rencontrer. Et là c’est devenu très évident ». Évident, dit Jacques Michel ? Aussi évident qu’un Tom Petty se dévouant pour Roger McGuinn (le chanteur-guitariste des Byrds, faut-il rappeler), qu’un Rick Rubin décapant Johnny Cash de tout formatage superflu : Andre Papanicolaou est un type qui comprend. Un gars sans chichi, qui parle la langue des guitares, qui mesure l’ampleur de la tâche et la valeur de l’occasion sans être écrasé par le répertoire passé.

Saisir l’occasion

« D’abord, tu dis oui et tu dis merci à l’univers, et après tu mets au travail, résume Papanicolaou. Tu te mets en mode écoute. » Pas question de revenir aux grandes orchestrations des années 1970, pas question non plus de refaire Un nouveau jour, l’album de réenregistrements paru en 2015, certes de grande qualité, mais « un peu trop poli », de commenter Jacques Michel. « Je voulais quelque chose de plus direct, qui me ressemble complètement, qui soit un prolongement naturel. » Quelque chose, comprend-on, qui ne perde rien du geste de départ, des versions guitare-voix. Papanicolaou voulait la même chose. « Pour moi, c’est pas compliqué, t’es au service de quelque chose qui est déjà complet en soi », explique le musicien-réalisateur (et auteur-compositeur-interprète à sa propre enseigne). « Tu pars de là, tu n’enrobes rien, tu n’es pas là pour empiler des couches d’instrumentation. T’es là pour donner de l’espace. »

« On s’est parlé musique, avant, précise Jacques Michel. On s’est parlé de Bob Dylan, on s’est parlé de notre Amérique de musique. J’ai jamais dit : “Je veux que ça sonne comme Dylan”, mais ça faisait partie de la conversation. On a discuté musique avec nos guitares, face à face. La première fois, c’était dans un hôtel à Lévis, le lendemain d’un spectacle de Vincent Vallières. Je lui ai joué mes chansons, et il s’est mis à jouer aussi, et tout ce qu’il faisait correspondait à ce que j’avais en tête, en mieux. Je me souviens encore des neuvièmes qu’il a improvisés sur Le temps c’est d’l’argent. Une fois en studio, on a tout bonnement continué de faire ce qu’on avait commencé à l’hôtel. »

Odyssée dans le « Studio du Grec »

« Quand je suis arrivé chez lui, il y avait une chaise et deux micros. Il m’a dit “tu t’assois, tu chantes”. » Littéralement, ça s’est passé chez Andre Papanicolaou, dans son studio maison à Laval, baptisé Le Studio du Grec. L’endroit idoine pour enregistrer Odyssée, la chanson qui lance l’album comme on se lance dans la vie : « J’n’étais pas amnésique mais j’étais sans mémoire / J’aurais tout à apprendre une fois sorti du noir ». Histoire d’un destin d’être humain, histoire de la suite du monde : à 78 ans, Jacques Michel regarde encore droit devant, et s’il s’avoue « moins directif, moins donneur de leçons », il n’espère pas moins qu’un nouveau jour se lève, fut-ce après lui. « J’ai peut-être moins de naïveté, mais pas moins d’espoir ! »

Si le rafistolé du coeur (valve aortique, modèle 2016) ne minimise pas le poids des ans, s’il chante « Mon dinosaure est fatigué / Il demande à se reposer » (beau clin d’oeil à un succès d’il y a 51 ans, la très pimpante et pop Sur un dinosaure), c’est un gaillard regaillardi qui voit venir sa prochaine tournée de spectacles avec un appétit… dévorant : « Je vais jouer les dix chansons du nouvel album, c’est sûr ! Je voulais les faire dans la séquence du disque, toutes en première partie ! » Le compère Papanicolaou rigole. « J’ai dû me rendre à l’évidence qu’il fallait les répartir plus également, la deuxième partie allait être trop faible ! » Entendez : il juge la suite imparable de ses immortelles moins forte que la suite des chansons de Tenir.

L’aboutissement

Il dit ça sérieusement. Et on le comprend. « J’ai vraiment l’impression d’avoir atteint, avec Andre, l’équilibre que j’ai toujours cherché entre l’américanité de la musique, ma façon d’agencer les mots et ce que je veux dire, d’avoir abouti, à ce moment inespéré de ma carrière, à ce que j’essaie de faire depuis que j’ai découvert Blonde on Blonde en 1966. » En spectacle, tient-il à faire savoir, les versions pourraient encore évoluer. Ce qui fait beaucoup sourire Andre. « J’ai 23 chansons au programme, mais j’en ai 10 autres en réserve, et j’en sortirai une de temps en temps. Je sais qu’Andre aime improviser, et ça gardera le spectacle un peu sur le qui-vive. J’aime ça ! »

Tenir

★★★★

Jacques Michel, Audiogram