S’ouvrir les oreilles sur l’Afrique du Nord

Mobydick, le duo électro-pop montréalais Wake Islands et La Bronze, ici à côté de son guitariste Francis Brisebois, seront sur la scène du Ministère le vendredi 27 septembre dans le cadre du festival POP Montréal.
Photo: Jawad Elajnad Mobydick, le duo électro-pop montréalais Wake Islands et La Bronze, ici à côté de son guitariste Francis Brisebois, seront sur la scène du Ministère le vendredi 27 septembre dans le cadre du festival POP Montréal.

Le plateau de vendredi soir prochain réunissant La Bronze, le duo électro-pop montréalais Wake Island et le rappeur marocain Mobydick n’est pas la fin de cette tournée amorcée le 3 septembre dernier à Tanger, mais bien le début de quelque chose de plus important. « Disons que je serais très étonné que ça termine comme ça… », laisse entendre Philippe Manasseh de Wake Islands qui, avec son collègue Nadim Maghzal, prépare la sortie d’un nouvel album interprété en français, en anglais et en arabe.

Plus tôt ce mois-ci, Mobydick s’est fait un plaisir de montrer son pays à ses collègues québécois : « Fallait les voir courir partout dans les petites rues de Fez ! » dit-il en rigolant. À son tour maintenant de découvrir Montréal, ce qu’il s’amuse à faire depuis quelques jours, avant son tout premier concert chez nous : « J’ai tellement marché dans la ville, j’en ai mal aux pieds… »

Qui ça, Mobydick ? Seulement l’un des plus importants artistes de la scène hip-hop marocaine. Un vétéran, découvert à l’issue d’un concours de la relève il y a maintenant seize ans. Sur YouTube, ses chansons accumulent les visionnements à coup de millions : de son album Lmadda Lkham paru en 2016, Mou3ella9ate tire à 4,7 millions de vues, et l’une de ses plus récentes, l’excellente Wasabi lancée il y a trois mois, frôle déjà le million. Avec ses collègues Issam Harris (l’étoile montante du trap marocain), Abyusif (le Jay-Z égyptien !) et la rappeuse libanaise Malikah (la « reine du rap arabe », invitée à jouer à Glastonbury en 2016), il fait partie de l’élite du rap d’Afrique du Nord.

Tout ça pour nous rappeler notre propre ignorance. Le nez collé sur Loud ou Travis Scott, on oublie que le rap est un phénomène mondial et que le talent est aussi, partout, ailleurs. On ne connaît rien de Mobydick, ni de Malikah, ni du répertoire des plus grandes pop stars du monde arabophone, rap ou pas, à ce compte-là. C’est en partie à cela que répond la tournée conjointe de La Bronze (qui a des racines marocaines), Wake Island (les deux membres sont nés au Liban) et Mobydick ainsi que la conférence intitulée La francophonie élargie : une exploration des marchés non occidentaux, mise sur pied par la productrice montréalaise Sarah Shoucri, en collaboration avec l’étiquette Ambiances Ambiguës.

« Tout ce sur quoi je travaille depuis deux ans vise à favoriser la culture et les rencontres entre artistes » d’ici et d’ailleurs. Le développement des marchés internationaux, c’est son dada, le mandat que le festival POP Montréal lui avait d’ailleurs confié lorsqu’elle y travaillait encore, jusqu’en 2017. La Montréalaise a oeuvré dans les coulisses de l’underground québécois pendant une bonne douzaine d’années, en a pris une sabbatique sur le continent africain, avant de se consacrer à cultiver les échanges entre le Québec, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient.

La vaste francophonie

La francophonie quoi ! « Le Maroc, le Liban, l’Algérie, la Tunisie, c’est la francophonie, elle est vaste, lance Sarah Shoucri. Mon père a grandi en Égypte, avec le français — la langue a beaucoup reculé là-bas, mais y a encore des poches de francophones. » C’est son premier voyage au Liban en 2017 qui lui a ouvert les yeux : « J’arrive à Beyrouth, c’était comme arriver à Cancún ! La plage, la fête dans la rue, les gens qui prennent un verre, on est au Moyen-Orient ! »

Pour Wake Island, cette tournée avec La Bronze et Mobydick — rendue possible grâce à l’appui du Bureau du Québec au Maroc et du gouvernement du Québec — fut aussi une révélation : « Des concerts remplis de gens vraiment enthousiastes » pour leur pop électronique dansante et mélodieuse, assurément plus occidentale qu’orientale, assure Nadim Maghzal. « On le sent, y a un appétit pour la musique plus underground », ajoute le musicien qui, avec son collègue Philippe Manasseh, organise les soirées Laylit Bokra à New York et Montréal, « des soirées qui ont pour but de promouvoir la diversité et la musique chantée en arabe, un beau party super inclusif », indique la Montréalaise, qui donne un coup de main à l’organisation de ces soirées.

Sarah Shoucri a reconnu dans cette région du monde « un public énorme, un marché pour le live super-intéressant ». Un marché de plus de 230 millions d’habitants qui, dans un contexte où les marchés américains et européens sont contingentés, s’avère formidablement intéressant pour le développement d’une carrière internationale, souligne Shoucri. Une réalité qu’incarne aujourd’hui le festival vitrine Visa for Music dont la sixième édition se déroulera en novembre à Rabat, au Maroc, et qui fédère les professionnels et les musiciens des continents africains, européens et américains.

Et à l’inverse, cette première visite en sol québécois donne envie à Mobydick de travailler avec la langue française : « Depuis que je suis arrivé, j’ai passé pas mal de temps à découvrir la scène hip-hop québécoise, dit-il. En plus, le public de France est déjà très intéressé par le rap marocain », en raison évidemment de l’importante communauté arabophone du pays.

Le nez collé sur Loud ou Travis Scott, on oublie que le rap est un phénomène mondial.

La francophonie élargie : une exploration des marchés non occidentaux, discussion le 26 septembre, midi, au Centre culturel marocain Dar Al Maghrib, 515, avenue Viger Est // Mobydick, La Bronze, Wake Island, le 27 septembre, 20 h 30, au Ministère, 4521, boulevard Saint-Laurent.