Anne-Sophie Mutter comme une lionne en cage

Anne-Sophie Mutter maîtrise son sujet. Mais Anne-Sophie Mutter, comme une lionne en cage, rêve de s'échapper de la partition.
Photo: Harald Hoffmann / DG Anne-Sophie Mutter maîtrise son sujet. Mais Anne-Sophie Mutter, comme une lionne en cage, rêve de s'échapper de la partition.

Il est bien rare dans un programme symphonique que le concerto soit joué après la pause. Mais il n'y a pas de doute que le premier concert du chef roumain Cristian Macelaru à l'OSM mène vraiment à l’exécution par Anne-Sophie Mutter du Concerto pour violon de Beethoven, événement de la soirée, malgré la spectaculaire oeuvre symphonique au programme : la transcription par Arnold Schoenberg du Quatuor opus 25 de Brahms.

Beethoven et Brahms ont été introduits de la plus aberrante des manières par une composition d’un canado-américain de 49 ans né à Tunis et vivant à Houston, Karim Al-Zand. Brillamment orchestrées, les trois danses de City Scenes (2006) sont un inoffensif décalque post-bernsteinien (le début semble s’inspirer de West Side Story) qui n’a strictement rien à faire ni dans un tel environnement esthétique, ni dans la programmation d’un orchestre qui, en termes de musique « urbaine » contemporaine, n’a, sauf erreur, programmé en quinze ans qu’une seule oeuvre de compositeurs aussi éminents que Daugherty ou Higdon.

L'énigme d'une transposition

La transposition orchestrale de l’Opus 25 de Brahms pose aux chefs la problématique suivante : joue-t-on du Brahms ou du Schoenberg ? Le fait est que les approches les plus convaincantes — en résumé, Christoph von Dohnanyi à Vienne, loin devant toute la concurrence, y compris Simon Rattle et le Philharmonique de Berlin — sont celles qui jouent à fond la carte Schoenberg dans une approche sonore plutôt ascétique.

Macelaru ménage la chèvre et le chou, mais en privilégiant tout de même une optique brahmsienne assez cossue et épaisse. Il ne souligne largement l’apport de Schoenberg que dans le Finale en faisant ressortir les stridences instrumentales, auxquelles il oppose un second thème brahmsien aux contours quasi langoureux et salonard. On peut trouver cette opulence efficace, mais davantage de détachement sied encore beaucoup mieux à la transcription.

Après la pause, la vedette du violon de la Deutsche Grammophon aborde le Concerto de Beethoven. Les scories d'exécutions sont infimes, par rapport à ce que l'on avait entendu de la part de Vadim Repin il y a quelques années. Anne-Sophie Mutter maîtrise son sujet. Mais Anne-Sophie Mutter, comme une lionne en cage, rêve de s'échapper de la partition.

Alors il y a les plus belles échappées ; celles qui extrapolent les pianos et pianissimos, qui se vaporisent en ppp ou pppp quasi impalpables. Il y a aussi les petites coquetteries étonnantes, comme les deux premières mesures de son intervention du 2e mouvement jouées sans vibrato alors que l'indication « dolce » de la partition appelle à la chaleur : c'est un effet totalement gratuit.

Dans le genre « ni vu, ni connu », au milieu du dernier mouvement, à la mesure 218, le violon solo entre avec deux notes en pizzicato avant de reprendre l'archet. Tous les violonistes de la planète et de l'histoire ont toujours fait cela. Mardi soir, nous avons entendu ces deux notes (la, ) jouées à l'archet. Cela passe quasiment inaperçu, cela met sans doute du piment dans la vie de soliste d'Anne-Sophie Mutter, ça n'empêche pas la terre de tourner, ça ne sert à rien et ce n'est pas grave. Mais c'est tout de même un bien étrange besoin.

La partie la plus ostensible des rugissements de la lionne, ce sont les cadences (de Kreutzer). Seule en scène, sans accompagnement de l'orchestre, elle les aborde à un tempo d'enfer, sans rapport avec ce qui précède ou suit, et se met en danger quitte à se laisser déborder techniquement. Mais elle est libre, n'a plus de cadre et peut enfin s'échapper. Au fond, le Concerto de Beethoven la rend-elle encore heureuse ?

Anne-Sophie Mutter joue Beethoven

Karim Al-Zand : City Scenes. Brahms : Quatuor avec piano op. 25 (orch. Schoenberg). Beethoven : Concerto pour violon. Anne-Sophie Mutter (violon), Orchestre symphonique de Montréal, Cristian Macelaru. Maison symphonique, mardi 24 septembre. Reprise ce soir.