Le tour du monde de Kokoko!, en 140 bpm

Paru il y a quelques mois sur l’étiquette britannique Transgressive Records, «Fongola», le premier album du collectif, a reçu un accueil critique très enthousiaste.
Photo: Junior Lobota Paru il y a quelques mois sur l’étiquette britannique Transgressive Records, «Fongola», le premier album du collectif, a reçu un accueil critique très enthousiaste.

Imaginez la scène. Un bloc party improvisé sur un coin de rues dans Ngwaka, district au coeur de Kinshasa reconnu comme celui des créateurs d’instruments de musique. Comme Boms Liteli, qui joue de ses inventions musicales uniques avec son nouvel ami Makara Bianko, lequel, originaire lui du nord de la capitale congolaise, chante depuis des années ses compositions sur des rythmes électroniques. À la fois témoin et participant de cette rencontre, Xavier Thomas, alias Débruit, ne se doutait pas qu’il connaîtrait son plus grand succès avec cet improbable collectif baptisé Kokoko !, en concert mercredi soir à Pop Montréal.

« Cette triangularité a bien fonctionné : Makara, les créateurs d’instruments et moi avec mes synthés. C’est au moment de ce bloc party qu’on s’est dit qu’il fallait continuer », raconte le compositeur français Xavier Thomas. Il ne s’attendait franchement pas à ça : invité par le documentariste parisien Renaud Barret à l’accompagner en République démocratique du Congo (RDC) pour l’aider à mettre en musique les images de son prochain documentaire (Système K, sortie prévue en novembre), il s’en allait là en éclaireur.

« Renaud voulait que je rencontre les gens de la scène musicale là-bas, mais tout ça était un peu flou au début… » Il est d’abord tombé sur ces luthiers de fortune et leurs instruments uniques, ces oeuvres d’art à faire danser les foules. Puis sur Makara, réputé dans son quartier de Lingwala : « Il chante sur des boucles électroniques pendant quarante, cinquante minutes, jusqu’à ce que ses danseurs tombent en transe. Il a un son très puissant, très rapide, électronique et distordu. »

Ça a vite allumé Débruit, producteur électronique à la curiosité insatiable, par ailleurs le genre de gars qui ne sait tenir en place très longtemps, géographiquement autant que musicalement. Établi depuis peu à Barcelone, il vient présenter à Pop Montréal un projet de groovescongolais contemporains nommé Kokoko !, lequel survient après deux disques d’électro-highlife et de coupé-décalé (excellent From the Horizon, 2012), un disque de métissages électro-soudanais (épatant Débruit Alsarah, Aljawal, 2013) et un album d’explorations turques modernes paru il y a trois ans sous le titre Débruit Istanbul.

Une production richement métissée, l’Occident électro partant à la rencontre de l’Orient et de l’Afrique, pour mélomane averti. Kokoko !, oh ! surprise, passe partout, d’une première invitation au festival South by South West à quelques rares dates aux États-Unis, « histoire de planter quelques graines », commente Thomas. Paru il y a quelques mois sur l’étiquette britannique Transgressive Records (Foals, Sophie, le projet Africa Express de Damon Albarn), Fongola, le premier album du collectif, a reçu un accueil critique très enthousiaste — le concert de mercredi au Piccolo Rialto, à l’affiche de Pop Montréal, sera son premier en sol canadien.

Énergie chaleureuse

Il y a, comme le dit Débruit, une énergie chaleureuse aux grooves de Kokoko !, qui, à bien des égards, rappellera le succès du défunt groupe Konono no 1 d’il y a une quinzaine d’années, orchestre d’instruments bricolés et de likimbés (pianos à pouces) électrifiés qui avait séduit la faune underground. Or, rappelle le Français, les membres de « Konono no 1, eux, faisaient vraiment de la musique traditionnelle du Congo, mais électrifiée, avec les likimbés en distorsion. Ça donnait quelque chose d’à la fois très alternatif, mais ancré dans la tradition. »

Le son de Kokoko ! est rythmiquement comparable, sans être « accidentellement » moderne, comme l’était celui de Konono no 1. La voix rauque et furieuse de Makaka ne peut qu’être de son temps, tout comme sa manière de performer en s’accompagnant de rythmes électroniques, ce qui a facilité la rencontre avec Débruit : « Lui joue même avec les Larsen, le feedback, il y a un côté punk, les cadrans sont constamment dans le rouge parce qu’il faut qu’il se fasse entendre malgré le bruit des vendeurs ou celui de l’église évangélique située juste devant le club. »

Le cyberpunk des quartiers de Kinshasa, la rage au coeur et même dans le texte… quoi que de manière détournée. « Ça, c’est Makara qui dit ça : pour être en rupture avec les thèmes chers aux musiciens de la scène rumba congolaise, il n’y a pas beaucoup de textes qui parlent d’amour sur notre disque. La rumba a duré déjà beaucoup d’années et même si les jeunes l’ont appréciée, elle n’exprime pas leurs préoccupations. Makara décrit beaucoup plus des choses qu’il observe dans la rue, des trucs qui se passent dans la ville et qui ne sont pas forcément sentimentales. Il chante aussi des textes plus engagés, mais un peu déguisés, parce que c’est quand même encore un peu dangereux de dire certaines choses… Certaines paroles peuvent donc paraître naïves, mais elles ont un sens profond. Parfois, il utilise un mot différent de celui qu’il voulait chanter, mais dont la sonorité est similaire — à ce moment-là, c’est le public qui chante le mot qu’il fallait ! »

Kokoko ! avec Doomsquad et Mabika-Ki Le Moovmnt Populaire Bantu, au Piccolo Rialto, mercredi, 23 h