La vérité de Marc Déry, selon Marc Déry

«C’est pas mon nombril que j’explore», dit l’auteur-compositeur-interprète de 55 ans.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «C’est pas mon nombril que j’explore», dit l’auteur-compositeur-interprète de 55 ans.

Tout a été dit, en quatorze chansons. Tout est là, tout le cargo des soutes, tout le bagage, dans Atterrissages, cinquième album solo absolument chavirant et profondément abouti de Marc Déry. Y compris l’expression même, première ligne de la chanson Miss Météo. « Tout a été dit, / j’ai la vague impression que j’vire en rond / Icitte aussi ça réchauffe / les histoires d’amour, les peines / Toujours le même discours, / le même combat / Comment faire pour sortir / de c’te moule-là ? »

Les plaisirs fugaces, les amours fulgurantes à répétition qui, chaque fois, font « croire à l’osmose », les amis « brûlés le long du chemin », le désir de sortir de la spirale infernale de soi-même, les illusions et désillusions, ça ratisse vaste, cet album. « Si la désillusion était mesurable / j’en aurais des millions / de kilomètres embobinés autour de moi », déroule-t-il dans Presque autant qu’il y a d’étoiles.

C’est un peu une thérapie personnelle, et une thérapie de groupe en même temps

S’entendant cité, Marc Déry se met à rire, un peu mal à l’aise, accusant le coup. L’auteur-compositeur-interprète pourtant vétéran s’étonne comme un enfant d’être aussi transparent, comme s’il mesurait seulement maintenant l’ampleur du dévoilement. « J’ai tellement mis de stock là-dedans, je pensais que ça prendrait des années avant d’être décodé, et là, c’est le miroir au complet qu’on me renvoie, ça fait drôle… » Dans Game, sur tapis de musique hypnotique (musique d’Alain Quirion, complice de Zébulon), il pourrait difficilement être plus explicite : « À toute action, sa conséquence / À tout colon, sa pitance / J’ai tout’ fait pour / scraper mes amours / C’est tout le temps de même / Je m’enfuis à l’entracte ». Rire en cascade en direct de la petite église de Saint-Eustache où il rode son spectacle. Silence ensuite.

Quoi dire de plus quand tout est dit ? « C’est un peu une thérapie personnelle, et une thérapie de groupe en même temps, finit-il par expliquer. Si ça fait que l’auditeur se sent moins seul, je suis content. Ça veut dire qu’on a fait la ride ensemble. Et qu’on a survécu : le chanteur est là, il chante encore, ça a l’air correct. » Plus on va loin en soi, plus on trouve ce qu’on a en commun avec les autres : le lieu commun n’est pas commun pour rien. Et le fait même d’exprimer ces constats sans fard et ces émotions sans filtre en chansons constitue en soi une issue. « S’il y a cet album qui existe, c’est qu’il y a eu un certain détachement, un début de guérison, des pistes de solution. » Et de formidables chansons, qui se tiennent debout ensemble et séparément.

« C’est pas mon nombril que j’explore. Ces sentiments qui ne sont pas seulement les miens, je voulais les montrer aux gens avec qui je fais du chemin depuis longtemps. » Le public a été habitué au Marc Déry « pas mal au-dessus des choses », un peu « eight miles high » comme dans la chanson des Byrds. Il le sait. « Je me suis amusé à me découvrir un style, il y a longtemps, et j’ai surfé dessus sans jamais risquer vraiment de m’exposer. Sans creuser comme il faut les intentions et les émotions du gars, qui avait jamais l’air de trop s’en faire. Et là, je me suis dit, si tu le fais pas maintenant, tu le feras jamais. »

Amis auditeurs

Ce n’est pas par hasard si la chanson-titre, en ouverture d’album, est si volontairement beatlesque : c’est cartes sur table, la donne de cartes du bassiste des Ringos — seul homme au monde capable de hurler Oh ! Darling ! aussi haut que McCartney. Après ça, Marc Déry peut tout révéler. Advienne que pourra, le voici, le voilà. « J’ai trouvé ça douloureux et vertigineux, mais une fois fait, une fois ces gros chunks de bouffe digérés, ça m’a allégé, j’ai l’impression d’avoir avancé. » Au secours II, la dernière chanson, est néanmoins une reprise de l’appel à l’aide du milieu de l’album, pièce douce et triste qui est l’histoire d’une rechute : « La base de mes principes / soudainement s’effrite / Tout ce que j’m’étais dit / Tout s’évanouit / Mes running shoes portent pu à terre, j’perds tous mes repères […] Hey, au secours, mon ami ».

L’ami, c’est Pierre-Luc Cérat (de Bran Van 3000, dernière mouture) : ils ont fait l’album à deux, quasiment. C’est nous aussi, les amis auditeurs. « C’est moins un constat d’échec qu’une chanson d’espoir. Le vrai happy end, c’est que l’album existe. »

Atterrissage

★★★★ 1/2

Marc Déry, Audiogram