Le chemin parallèle d’Évelyne Brochu

«Ça parle de moi, c’est moi qui chante ce que je ressens, et forcément, l’expérience humaine est commune», explique Évelyne Brochu.
Photo: Alice Chiche Le Devoir «Ça parle de moi, c’est moi qui chante ce que je ressens, et forcément, l’expérience humaine est commune», explique Évelyne Brochu.

Dans l’auto, toute la fin de semaine précédant l’entrevue de ce lundi matin dans Saint-Henri, c’est l’album qui a tenu le volant. Décidé de la vitesse, du parcours, des détours. Il n’y avait qu’à s’abandonner au bon vouloir des chansons. Comment résister à cette voix qui remplit l’habitacle pour mieux se lover au creux de l’oreille, à ces mélodies épousant comme par magie les courbes, à ces arrangements qui changent avec le décor, aux éclats de soleil des synthés, à cette basse au pic et cette batterie qui se rient des cahots, à cette ambiance de chanson pop française adorablement surannée ? Pourquoi résister quand tout va à la bonne place ? Où ça, la bonne place ? À destination « exactement », comme dit le titre de la deuxième chanson : Sept jours exactement (en écho à Sous le soleil exactement de Gainsbourg, interprétation Anna Karina). Objets perdus, le premier album d’Évelyne Brochu, mène très exactement là où la comédienne veut que la chanteuse nous trouve.

« Mon plus grand bonheur par rapport à cet album », constate-t-elle, contente, à la petite terrasse arrière d’un café sans façade de café (discrétion garantie), « c’est de me rendre compte qu’il fait déjà un peu partie des vies de ceux qui l’ont écouté ». Au-delà des gens de la maison de disques, des proches et de la belle équipe de ceux qui l’ont amoureusement bichonné, les journalistes de musique sont en cela les premiers à entrer en relation avec des chansons dans leur séquence proposée, les premiers arrivés à l’agence d’adoption.

« C’est ça, exactement ça. Vous êtes les premiers à adopter l’album dans vos vies. Vous avez fait du chemin avec le disque toute la fin de semaine, vous avez déjà un bout d’histoire vécue avec les chansons. C’est tellement différent de ce que je vis au cinéma, où les gens sont conviés à arrêter leur vie pour recevoir le film. C’est pas : j’ai vu ça. C’est : je l’ai écouté plusieurs fois, l’album m’a accompagné. Et de penser que, possiblement, des gens vont décider à leur tour de l’adopter dans leur vie, je trouve ça tellement puissant ! »

Le bel ajout

C’est en effet le grand bonheur des albums : on chemine en leur compagnie. Pas d’arrêt sur image. L’auditeur fournit le décor, sa vie en bagage, et hop ! On part ensemble. Quand ça coïncide, il y a rencontre, et on n’est pas loin de l’histoire d’amour. Avec ses fidélités et ses infidélités. On fusionne, on s’éloigne, on se retrouve… « Les albums, on vit avec. Moi, il y a des albums qui me ramènent directement à l’époque où je les écoutais. » L’époque, ou les époques : c’est potentiellement le début d’une relation à long terme. « Pour moi, c’est le summum de la musique, ça devient ton soundtrack. C’est un souvenir partagé, la musique s’est incrustée dans ta vie, et ta vie s’est incrustée dans la musique aussi. »

C’est comme si l’amitié était devenue une sorte d’incubateur artistique. On vient de la même place, musicalement. On a écouté les mêmes musiques en même temps.

Encore faut-il que le contact s’établisse. Que le dialogue s’engage. Que les « objets perdus » soient réclamés au même comptoir. Arrivé à Désabusé, la cinquième chanson, bijou d’écriture serti au phonème près par Félix Dyotte, c’est l’évidence : on identifie l’objet. On se reconnaît. Le sentiment d’usure décrit, on le partage. « Désabusée, désabusée / Au récital, dans les musées / À l’aquarium municipal / C’est sans nuances, presque vital / Désabusée, déjà usée ». Objet retrouvé, objectif atteint, contact établi. « Félix a pensé à moi en écrivant ces chansons, on se connaît depuis le cégep Saint-Laurent, on se côtoie depuis l’âge de 18 ans, mais ce n’est pas anecdotique pour autant. Et ce n’est pas non plus un personnage créé comme au cinéma. Ça parle de moi, c’est moi qui chante ce que je ressens, et forcément, l’expérience humaine est commune. C’est ça qu’on veut signifier, alors si c’est ça que les gens reçoivent, je suis heureuse ! »

La chanson a toujours été là, comprend-on.

« Je ne pose pas la première brique de ma maison, je n’invite pas les gens à la crémaillère de ma vie, même si je suis très fière de cette nouvelle construction. J’invite les gens à en découvrir une autre pièce, tout simplement. Je ne joue pas le tout pour le tout. Ma maison existe. Ce qui n’empêche pas une grande fébrilité dans la perspective de chanter ces chansons devant les gens. Il y a quand même un vertige, et j’aime ça qu’il y ait ce vertige. » La part de risque devient alors la part de plaisir. « Nous, les acteurs, on envie les chanteurs. En tant qu’acteurs, on doit entrer dans un cadre, et être vrais à l’intérieur de ce cadre. Le chanteur, on lui demande au contraire de sortir du cadre, d’être libre, rock’n’roll. C’est très libérateur pour moi, cette permission. »

Jamais Félix Dyotte et elle ne se sont promis qu’un jour, quand elle serait une actrice renommée, ils s’offriraient un album en récompense. « On faisait déjà des shows ensemble. Félix écrivait en anglais, à ce moment-là. On chantait tout le temps, pendant nos pauses au cégep, chez lui en pleine nuit pendant la petite passe où on était amoureux, on faisait des covers autant que ses chansons à lui, j’ai eu un band avec Pierre-Alain Faucon, et là on chantait en français, quand ils ont été ensemble dans Chinatown, j’ai chanté sur leur album. Ça a toujours continué, pour nous, la chanson… » Leur C’est l’été, c’est l’été, c’est l’été, dès 2016, témoignait de leur connivence à long terme. « C’est l’été, on a commencé à l’écrire quand on avait vingt ans, et on l’a finie il y a quatre ans. »

Musique des mots,musique des airs

La chanson est leur espace de résonance. « C’est comme si l’amitié était devenue une sorte d’incubateur artistique. On vient de la même place, musicalement. On a écouté les mêmes musiques en même temps. » Il n’y a qu’à écouter, les influences sont manifestes et assumées, ici un son de batterie à la Plastic Ono Band (c’est elle qui le précise : c’est voulu), là un synthé à la Giorgio Moroder (nommé dans Le désordre de ta chambre). Le phrasé est très chanson française des années 1960-1970, et la voix très en avant dans le mixage pour bien entendre ces phonèmes brodés au point de croix. Deux musiques se font risette : la musique des mots, la musique des airs.

Dans Copie carbone, l’écriture est pour ainsi dire le sujet : « Et les voyelles et les consonnes / Que je te chante déjà / Comme une copie carbone / Tu me les souffleras ».

Il y a indéniablement une jouissance de la prosodie, une joie du piétage pas piéton. C’est du cousu main, de la grande confection. « Quand tu chantes des mots comme ceux-là, tu ne peux pas les mâchouiller. Ils sont trop beaux. » Évelyne Brochu ne dit pas ça comme on le ferait pour vanter un produit. Elle était ravie au moment d’enregistrer l’album (« déjà, j’aimais les démos… »), et elle est encore plus ravie de le découvrir par d’autres oreilles et d’autres voix. « Je veux qu’on l’entende, cet album, ce n’est pas une parenthèse, ni pour Félix ni pour moi. Et là, ces premières réactions, ces premiers commentaires m’apprennent des choses sur notre création. C’est déjà un album enrichi. » Comme si l’album venait d’ailleurs. « C’est ça, je le reçois ! » Objets perdus a commencé à vivre sa vie d’album. À vous d’y entremêler la vôtre.

Objets perdus

★★★★

Évelyne Brochu, Grosse Boîte