En attendant Céline Dion au bar du Four Seasons

«J’ai 51 ans, pis depuis trois ans, j’ai pris ma vie en charge, pour montrer à mes enfants que, dans la vie, être indépendant, c’est important», confie Céline Dion.
Photo: Richard Shotwell Invision via Associated Press «J’ai 51 ans, pis depuis trois ans, j’ai pris ma vie en charge, pour montrer à mes enfants que, dans la vie, être indépendant, c’est important», confie Céline Dion.

Alors, c’est comment, rencontrer Céline ? C’est à la fois comme être reçu par la reine d’Angleterre — contrôle absolu — et jaser avec une voisine un peu trop décomplexée — fascinante absence de filtre. Récit d’une soirée surréaliste.

Stéphane Drolet, de chez Sony Music Entertainment Canada, a le visage d’un gars s’apprêtant à livrer de mauvaises nouvelles. Nous sommes le 4 septembre, autour de 18 h 30, et dans une suite du Four Seasons, au centre-ville de Montréal, une poignée de journalistes viennent tout juste d’écouter — deux fois plutôt qu’une — huit chansons qui se retrouveront (probablement) sur le nouveau disque de Céline Dion, Courage, à paraître en novembre. C’est quoi, le problème, Stéphane ? « Hum… on a des petits problèmes d’horaire », annonce-t-il, laconique, en consultant nerveusement sa montre.

Le représentant du Devoir ainsi que quatre compères doivent s’asseoir avec la star à 21 h 05, sa dernière entrevue d’un marathon d’entretiens amorcé, dit-on, autour de 14 h. Mais Céline étant Céline — prolixe, généreuse, incapable de répondre à une question sans mille apartés ou sans fredonner un peu de Rihanna —, cette journée de promo secrète accuse maintenant autant de retard que chez un dentiste moyen en milieu d’après-midi.

« Écoutez, je vais laisser ma carte de crédit au bar, allez vous amuser », propose Stéphane, une invitation digne d’une époque où l’industrie du disque baignait dans l’opulence. « Je vous tiens au courant dès que j’ai des nouvelles. » Negroni, s’il vous plaît.

Les collègues du Journal de Montréal, du 98,5 FM, de Radio-Canada, de La Presse, de Rythme FM et d’Échos Vedettes (entre autres) ont donc beaucoup de temps devant eux pour débattre de la signification et de la qualité des trois premiers extraits de Courage parus au moment où vous lisez ces lignes.

Parce que si la pièce éponyme, une grandiloquente ballade dans laquelle l’endeuillée confie qu’elle ne se remettra jamais de la mort de René Angélil, et Lying Down, une sorte de réplique à ses contempteurs à laquelle ont collaboré David Guetta et Sia, se passent d’exégèse, les paroles d’Imperfections sont un vrai pot de miel pour qui aime plaquer une lecture biographique sur les textes retenus par la diva.

Céline Dion a rarement sonné aussi vivante que lorsqu’elle chante « Before I can love you, I need to learn to trust myself », un passage qui provoquera sans doute un orgasme aux administrateurs de sites à potins. Nous ne pouvons malheureusement décrire ici les autres morceaux qui composeront Courage, au risque de subir l’équivalent « showbiz québécois » d’une fatwa.

« Quétaine ? ! »

Il est un peu plus de 23 h lorsque nous montons à la chambre de Céline, dans laquelle nous entrerons après avoir patienté quelques autres minutes dans le couloir, pendant que les cinq collègues de la tablée précédente font leurs adieux à madame.

La suite est désormais peuplée d’une dizaine de membres de l’équipe de Sony et de l’entourage de Céline Dion. Deux micros sont posés sur la table : un micro de radio servant à capter les réponses de l’artiste et un autre, son fidèle micro filaire, qu’elle agrippe d’emblée afin de pousser — évidemment — un bout de Diamonds de Rihanna (« Shine bright like a diamond »). « Vous voyagez léger ! » lance avec ironie une consoeur. « Tout léger, tout léger », de répondre Céline sur l’air popularisé par Pierre Bertrand.

Son tour venu, le représentant du Devoir est surpris par sa voix tremblotante, qu’il réussit à calmer, puis se lance : « Je vais vous faire une confidence, Céline. Moi, je suis un snob, un gros snob. » Réplique un brin incongrue de l’interviewée : « Mais moi, j’aime ton look. » « Merci, c’est gentil, j’ai choisi ce chapeau-là spécialement pour vous », avoue le représentant du Devoir en évoquant son fedora, au sujet duquel l’interprète l’avait d’emblée complimenté.

Il tente de poursuivre : « Quand j’étais ado, il y avait des gens pour qui Céline Dion, c’était la plus grande chanteuse du monde… Ces gens-là avaient raison. Il y avait aussi des gens pour qui Céline, c’était… » Notre hôte saute sur cette légère hésitation et lâche elle-même le mot : « Quétaine. »

Ce court échange un brin burlesque se termine alors que le représentant du Devoir finit par demander à Céline Dion quel regard elle pose sur le changement de perception dont elle jouit depuis quelques années. Drake, Ariana Grande et Xavier Dolan auront certainement contribué, en la célébrant publiquement, à ce qu’elle soit considérée d’un autre oeil par plusieurs mélomanes.

La quinquagénaire offre à cette question un long monologue, comportant de nombreuses digressions sur les vêtements qu’elle devait jadis emprunter à ses frères et soeurs, sur ses enfants qui ramassent des vers de terre au sol lorsqu’ils jouent dehors au Québec (!) et sur René qui l’habite toujours, même en son absence.

Droit de parole

Malgré les blagues, l’essence de son propos, d’un vibrant féminisme, a quelque chose d’assez troublant, parce qu’il permet de mesurer à quel point Céline Dion, dans les coulisses de sa propre carrière, n’a longtemps été qu’une figurante. Extraits de sa réponse de pas moins de douze minutes.

« […] René disait tout le temps : “Céline, fais-toi z’en pas avec ça, concentre-toi sur tes chansons.” […] Donc, à travers tout ça, je l’ai toujours écouté et je me suis toujours concentrée sur chanter du mieux que j’ai pu, et je m’occupais jamais de rien, je ne savais rien, j’ai toujours fait confiance sans aucune question […] »

« J’ai 51 ans, pis depuis trois ans, j’ai pris ma vie en charge, pour montrer à mes enfants que, dans la vie, être indépendant, c’est important […] Avant, je ne connaissais rien, pis je me mêlais de rien. Mais là, j’ai commencé à apprendre et à me dire que j’ai un droit de parole, et j’ai commencé à apporter des idées avec mes coéquipiers. Ils me font tellement confiance que ça me donne de la force. […] Être dans les meetings, être au courant de comment ça fonctionne, ça te donne comme une fierté, pis une force. T’arrives à la maison, pis t’as l’impression que les chiens t’écoutent plus. »

La maturité, là, c’est quelque chose d’extraordinaire, parce que t’oses. T’as rien à perdre.

Deux relationnistes — sans qui « on serait ici jusqu’à 4 heures » — gesticulent derrière la patronne. La dernière participante de la tablée n’a pas encore posé sa question, et il reste moins de cinq minutes au chrono. Céline parvient enfin à récapituler : « Je vois mes fans changer depuis trois ans, effectivement. Pourquoi ? Est-ce que c’est les robes, est-ce que c’est les chansons, est-ce que c’est mon attitude ? […] La maturité, là, c’est quelque chose d’extraordinaire, parce que t’oses. T’as rien à perdre. »

Elle met un point final à sa tirade avec une mise en garde adressée à un fervent admirateur, un certain rappeur de Toronto. « Quand Drake dit qu’il veut se faire tatouer ma face sur son bras… je sais pas… je vais appeler sa mère… parce que moé, j’ai la face longue. Quand il va vieillir, elle va être encore plus longue. »

C’est l’heure de la photo

Parce qu’une journaliste s’était enquise de la possibilité d’un égoportrait en compagnie de l’artiste, la rencontre se conclut par une séance photo en bonne et due forme, à laquelle Céline se prête après une retouche maquillage et coiffure. Toutes les photos sont prises par une membre de son équipe et auront été approuvées avant de nous être acheminées.

Peu importe son snobisme, le représentant du Devoir se prête aussi au jeu, ne serait-ce que pour ne pas avoir l’air d’être au-dessus de ça (et parce qu’il n’est pas complètement au-dessus de ça). Il était minuit tapant à notre sortie du Four Seasons.

Courage

Céline Dion. Les 18, 20 et 21 septembre. Au Centre Vidéotron de Québec. Les 26, 27, 30 septembre, 1er, 4 et 5 octobre, au Centre Bell.