La fondation SPACQ à l’ère de la misère numérique

«Je suis contente de l’aspect pécuniaire», ne manque pas de mentionner Lydia Képinski en recevant le 5000 $ du prix Dédé-Fortin. «Ça serait cool de se trouver un plan pour survivre à court terme…» a-t-elle ajouté.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir «Je suis contente de l’aspect pécuniaire», ne manque pas de mentionner Lydia Képinski en recevant le 5000 $ du prix Dédé-Fortin. «Ça serait cool de se trouver un plan pour survivre à court terme…» a-t-elle ajouté.

Il y a un éléphant dans la pièce. Ou plutôt, dans la tour de la Banque Nationale, en ce lundi soir d’annuelle remise de prix (et de chèques pas négligeables) par la Fondation SPACQ (Société professionnelle des auteurs et des compositeurs du Québec). Un éléphant rachitique, sous respirateur artificiel. Un éléphant néanmoins. Qui barrit. Fort. Un éléphant qui n’en peut plus de porter les auteurs et les compositeurs québécois, faute de fortifiant.

Pour tout dire, l’éléphant ne s’est pas invité tout seul. C’est par les mots de Nelson Minville qu’on a d’abord entendu le barrissement, dimanche soir. Ça a retenti sur sa page Facebook. Et les auteurs et les compositeurs l’ont entendu. Comment n’auraient-ils pas entendu cette longue plainte d’animal souffrant, relayée par Nelson Minville ? Lisez son mot à voix haute, ça s’entendra mieux. Il l’a intitulé : « La musique au temps du numérique ».

Le grand préambule

Et ça va comme suit. « Aujourd’hui 15 septembre, c’est jour de paie, les auteurs et compositeurs reçoivent leurs redevances trimestrielles des droits mécaniques [droits de reproduction]. Pour Spotify, pour trois mois, j’ai compilé quinze de mes titres les plus écoutés (comme parolier ou coparolier [...])… J’arrive à 465 687 écoutes pour des redevances de 32,81 $. En comparaison, 6874 ventes physiques [CD] me rapportent, toujours comme parolier, 131 $ (une fortune si on compare au numérique), mais il ne se vend presque plus de disques. Pour ajouter à l’incongruité de la chose, il n’est pas rare que l’on me demande si on peut utiliser une de mes chansons gratuitement (émissions de télé, événements, etc.). Habituellement cette demande vient d’une personne qui a un salaire fixe, des vacances payées, droit au chômage, des assurances dentaires, etc., et qui croit que sa demande va me faire plaisir ! Bon dimanche les amis(es) !!! »

Pour Spotify, pour trois mois, j’ai compilé quinze de mes titres les plus écoutés (comme parolier ou coparolier [...]) J’arrive à 465 687 écoutes pour des redevances de 32,81 $.

Il se trouve que Nelson Minville présente l’un des prix de la soirée de la SPACQ : il remet une bourse de 10 000 $. Contraste notable avec les chiffres mentionnés dans son mot. Contraste ? Terrible disproportion, oui, qui confère aux onze bourses de 10 000 $ et aux huit de 5000 $ quelque chose d’indécent et de vital en même temps. En tant qu’encouragement, ces chèques signés par les hauts placés de Fiera Capital, Industrielle Alliance, Bell Média et autres Power Corporation ont certes leur place dans le portrait financier d’une vie d’artiste, mais quand les créateurs y trouvent plutôt un sursis, ça ne va plus.

Des prix, et puis après ?

« Je suis contente de l’aspect pécuniaire », ne manque pas de mentionner Lydia Képinski en recevant le 5000 $ du prix Dédé-Fortin. « Ça serait cool de se trouver un plan pour survivre à court terme… » lance-t-elle aux fortunés en présence. Pour une Lydia, une Sara Dufour, un Matiu, un Marc-Antoine Beaudoin, un Frédérick Baron, une Alexandra Stréliski, le chèque reçu lundi soir, aussi mérité soit-il, change tellement la donne que ça ressemble au gros lot de la loto. « J’espère que le gouvernement fédéral va prendre les bonnes décisions et obliger les GAFA à payer leur part », de proposer Frédérick. « Je pensais pas recevoir un prix par Hydro-Québec, ça va me permettre de payer mes 600 $ [de compte] en souffrance », d’ajouter Alexandra.

Je pensais pas recevoir un prix par Hydro-Québec, ça va me permettre de payer mes 600 $ [de compte] en souffrance

Oui, les hommages, les honneurs et les bourses vont à des artistes plus que méritants, là n’est pas la question, et la liste des lauréats — incluant Paul Daraîche, Lucien Francoeur, Marjo, Simon Leclerc, Dan Bigras, Kevin Parent, Corneille — impressionne avec raison : ça en fait, des contributeurs essentiels à notre répertoire, dans le même siège social en même temps ! Mais on peut se demander qui, parmi ces anciens débutants et ces anciennes débutantes, parviendrait à se faire connaître et vivre en 2019 de son art chansonnier. Une histoire de la chanson québécoise sans Stéphane Venne, sans Lucien Francoeur, sans Marjo ? Inimaginable ? « Triste réalité », commentera Nelson Minville. Ce qui n’empêchera pas tous ces créateurs d’écrire d’autres chansons. « À temps partiel… »

Liste des récipiendaires des prix de la SPACQ :

PRIX ANDRÉ-« DÉDÉ »-FORTIN – offert par Stingray Musique

Émergence

Lydia Képinski et Sara Dufour

PRIX ANDRÉ-GAGNON – offert par Québecor

Musique instrumentale

Luc Gilbert

PRIX DIANE-JUSTER – offert par la Fondation SPACQ

Implication exceptionnelle auprès des auteurs-compositeurs-interprètes

Dan Bigras

PRIX EDDY-MARNAY – offert par les Productions Feeling

Excellence de l’imaginaire

Lucien Francoeur

PRIX ÉDITH-BUTLER – offert par Bell Média

Francophonie canadienne

Le Vent du Nord

PRIX ÉVAL-MANIGAT – offert par la Fondation Evenko

Porteur de traditions

Marc-Antoine Beaudoin et Matiu

PRIX FRANÇOIS-COUSINEAU – offert par Cogeco

Musique de chansons

Simon Leclerc

PRIX GILLES-VIGNEAULT – offert par la Banque Nationale

Carrière en marche

Kevin Parent

PRIX LUC-PLAMONDON – offert par ICI Musique

Parolier

Corneille

PRIX LUCILLE-DUMONT – offert par Industrielle Alliance

Interprète, pour l’ensemble de sa carrière

Marjo

PRIX RICHARD-GRÉGOIRE – offert par Hydro-Québec

Musique sur images

Alexandra Stréliski

PRIX SYLVAIN-LELIÈVRE – offert par Fiera Capital

Auteur-compositeur, pour l’ensemble de son oeuvre

Luc Plamondon

PRIX ROBERT-CHARLEBOIS – offert par Power Corporation du Canada

Rayonnement international

Denis Gougeon et Anne Bisson

PRIX COULEUR COUNTRY – offert par Arsenal Média

Paul Daraîche

PRIX STÉPHANE-VENNE – offert par la SOCAN

Auteur-compositeur non-interprète

Frédérick Baron