Une solide distribution pour Eugène Onéguine

Nicole Car brille dans le rôle de Tatiana.
Photo: Opéra de Montréal Nicole Car brille dans le rôle de Tatiana.

Il aura donc fallu 27 ans pour qu’Eugène Onéguine, le chef-d’oeuvre de l’opéra russe, génial concentré d’opéra romantique, revienne au répertoire de l’Opéra de Montréal, tout cela parce que le rôle-titre sied à un chanteur de chez nous et que ce dernier nous amène son épouse, qui lui donne la réplique. Doit-on sourire, pleurer ou se catastropher de la puérilité de telles circonstances ? Qui, et à quel moment, va enfin mettre à plat le répertoire de cette institution et en balancer les 6 ou 7 reprises de Tosca, Traviata, Bohème, Butterfly avec des trous, indignes de la part d’une institution qui se respecte ? Trois Nabucco pour zéro Onéguine en quatre décennies ? Vraiment ? Combien d’années cette ineptie aurait-elle encore duré ?

L’orchestre tchaïkovskien

Merci donc à Étienne Dupuis et à Nicole Car d’exister, d’autant que le couple a été musicalement excellent. Lui avec une forte autorité et endurance vocale ; elle avec une inespérée puissance dans le registre inférieur de la voix, qui sied parfaitement à un rôle qu’elle maîtrise remarquablement — la dernière partie de l’air de la lettre étant un moment fort de la soirée.

 

Nous aurions beaucoup aimé que la musique de Tchaïkovski bénéficie du même zèle de la part de l’Opéra de Montréal que la promotion médiatique tous azimuts depuis deux semaines du bonheur conjugal et musical d’Étienne Dupuis et de Nicole Car. Dans les faits, ce que nous avons entendu samedi sortir de la fosse était possiblement la plus médiocre prestation du Métropolitain de la décennie. Même pas du niveau d’une répétition générale !

Pour faire des économies, après le départ de Bernard Labadie, une répétition d’orchestre avait été supprimée. A-t-elle été rétablie depuis l’assainissement financier ? En tous les cas, deux répétitions de plus n’auraient pas nui dans le cas présent. Il y avait des intonations douteuses (de violoncelles notamment) au 2e tableau de l’acte I, des interventions intempestives dérapant d’un peu partout, et la coordination avec les choeurs serait à cadrer.Le chef Guillaume Tourniaire tentait de tout gommer en allant de l’avant avec enthousiasme, mais sans arêtes ni carrure (choeur introductif des paysans). Si vous voulez assister au spectacle, allez à la dernière représentation : les précédentes auront servi.

Un dispositif pratique

La scénographie importée est habile, dans le genre pratique et modulable. Le décor de bouleaux de la 1re scène est une belle référence à Tchaïkovski (dans sa 4e Symphonie, il s’identifie à la chanson Dans un champ était un bouleau solitaire). L’ensemble pourrait être rehaussé par des éclairages plus avisés que les effrayants champs de blé rose fuchsia ou orange derrière un premier plan baignant dans une dominante jaune (1re scène), quand ce n’est pas un projecteur qui se met à chercher Tatiana au bal. Dans la mise en scène, plusieurs belles idées : l’entourage qui se fige autour des personnages (Lenski et Onéguine, acte II ; Onéguine, acte III) lorsqu’ils sont dans une bulle psychologique (ici, les lumières fonctionnent bien) ; Onéguine derrière un voile apparaissant lors de la « Scène de la lettre ». Autres bonnes intuitions : blesser Onéguine lors du duel ; ne pas attabler Tatiana pendant la scène de la lettre ; faire boiter Grémine. La Polonaise du début de l’acte III s’ouvre cependant sans vraie danse.

On peut reprocher à l’Opéra de Montréal le retard à l’allumage dans la programmation de ce monument de la musique, mais il faut lui tresser des lauriers pour le soin apporté à la distribution. Autour du couple par lequel tout est arrivé, tout le monde est excellent, avec deux prestations particulièrement remarquables : Carolyn Sproule en Olga et Owen McCausland en Lenski. La Montréalaise Carolyn Sproule, que nous avions entendue, renversante, en Maddalena dans Rigoletto, l’est tout autant en Olga. Elle a 31 ans et a tous les moyens pour fouler les mêmes scènes que Marie-Nicole Lemieux, Étienne Dupuis, Michèle Losier, Philippe Sly, Phillip Addis, Frédéric Antoun et Julie Boulianne…

Owen McCausland est moins « suprême », on le sent au maximum, mais il a splendidement conjugué toutes les facettes de son talent pour monter en puissance vers son air final avant le duel. Nous préférons des voix plus légères que Spencer Britten en Triquet, qui n’a cependant rien à se reprocher, de même que Denis Sedov, impeccable en Grémine. Magnifique Larina de Christianne Bélanger, superbe présence de Stefania Toczyska en nourrice, même si elle n’a plus d’aigus.

Évidemment, il faut y aller. L’occasion est si rare.


Une version précédente de cet article affirmait qu'Eugène Onéguine faisait son entrée au répertoire de l'Opéra de Montréal. Or, il y a bien eu une précédente présentation, en 1992, qui nous avait échappée. Il ne s'agit donc pas d'une entrée au répertoire mais d'un retour après 27 ans. La représentation de l'époque, dirigée par Semyon Vekshtein affichait le grand Sergei Leiferkus dans le rôle titre. Nos excuses.

Eugène Onéguine

Scènes lyriques de Tchaïkovski en 3 actes d’après Pouchkine. Étienne Dupuis, Nicole Car, Carolyn Sproule, Owen McCausland, Choeur de l’Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain, Guillaume Tourniaire. Salle Wilfrid-Pelletier le 14 septembre. Reprises le 17, 19 et 22 septembre.