Musique de «stoner»

Le groupe de «stoner doom metal» américain, Sleep, est en spectacle à Montréal vendredi.
Photo: Evenko Le groupe de «stoner doom metal» américain, Sleep, est en spectacle à Montréal vendredi.

Dans le cadre du passage de Sleep au MTelus, Le Devoir se penche sur une nébuleuse musicale enfumée à laquelle Black Sabbath a servi de matrice.

Le contraire aurait presque été décevant. Ou bien un chouia moins payant en termes de capital symbolique. « Malheureusement, le management de l’artiste a refusé [votre] demande de billet pour Sleep. Aucun journaliste n’est admis [gratuitement]. » Courriel laconique reçu après un message de l’attaché de presse du groupe indiquant qu’il ne croyait pas que le trio originaire de San José se prêterait au jeu de l’entrevue d’ici son concert du 13 septembre. Qu’il est bon, parfois, dans ce monde chaotique, de se faire ramener à l’ordre, même si l’on n’y croit pas une seconde. Dommage. Une occasion ratée de parler avec une formation dont le son a été décrit par le New York Times Magazine comme l’équivalent d’une toile de Rothko qui vous frapperait sur la tête avec un sac rempli de marteaux. Néanmoins, on dit que l’occasion fait le larron. Et puisque ce larron en connaît quelques autres, il en a donc profité pour creuser le sillon d’un genre musical que les journalistes ont oeuvré à magnifier, en créant une mythologie sur laquelle plusieurs s’appuient avec un brin trop d’aisance. Regard sur le stoner.

Mélasse sonore

Déphasé, le stoner ? Par la presse, oui, qui a souvent utilisé le terme à toutes les sauces. C’est du moins l’avis de Jean-Charles Desgroux, animateur radio sur Heavy1, auteur de biographies d’Alice Cooper et d’Iggy Pop, et plus récemment de l’ouvrage Stoner – Blues for the Red Sun, paru aux éditions Le mot et le reste. « Nous sommes tous coupables d’apposer des étiquettes sur des genres pour tenter de cerner une scène. », explique-t-il, par Skype. Assis devant une muraille de disques, il s’élance : « Ces gros mots réduisent les groupes à une image, une nébuleuse. »

D’après lui, le stoner recoupe avant tout un état d’esprit, une évocation vintage qui renvoie inévitablement à l’imaginaire des stupéfiants. « Le mot générique est stoner, mais on peut dresser une arborescence de sous-chapelles : doom, sludge et autres fusions musicales qui ont donné naissance à un style poisseux, une mélasse sonore. » Une mélasse dont l’influence la plus notoire demeure à ce jour Black Sabbath et l’album Master of Reality, paru en 1971. La matrice du genre ; les Tables de la loi pour une légion groupes allant des Américains de Eyehategod aux Britanniques d’Electric Wizard, en passant bien sûr par Sleep, mais aussi par les Montréalais de Dopethrone.

D’anecdotique à iconique

« Sleep, à l’origine, est un groupe complètement anecdotique qui provient des cendres d’Asbestosdeath, une formation au son poisseux avec un côté morbide et ténébreux », soutient Jean-Charles Desgroux. Curieusement, à l’époque où le trio formé de Chris Hakius, Matt Pike et Al Cisneros (qui allait plus tard se scinder en deux autres groupes : OM et High on Fire) fait paraître son deuxième album, Holy Mountain (1992), on assiste à une résurgence de l’amour pour Black Sabbath.

« Sabbath était considéré comme des has-beens par la presse. », se souvient Desgroux. « Sleep fait partie des premiers groupes à avoir confessé leur amour pour eux. » L’auteur qui baigne dans le genre depuis plus de 25 ans voit en ces derniers les meilleurs héritiers des interprètes de Paranoid. « C’est en continuité directe avec l’esprit : les mecs écoutent de la musique qui n’est pas cool du tout et fument de l’herbe parce qu’ils apprécient la pièce Sweet Leaf sur Master of Reality ». À cela, on pourrait évidemment ajouter : et ils claquent une avance de dizaines de milliers de dollars de leur étiquette en cannabis et en amplificateurs faits sur mesure pour enregistrer une chronique marijuanienne couchée sur un riff crapoteux répété durant une heure que l’on baptisera Dopesmoker…

Produit de son environnement

Comme l’écrit Desgroux, le stoner apparaît officiellement dans le vernaculaire musical par l’entremise de la compilation Burn One Up ! Music for Stoners, parue en 1997 sur l’étiquette Roadrunner Records. « Dans la foulée, les journalistes de la presse spécialisée se sont approprié l’expression. »

S’il est toujours curieux de constater à quel point deux singes sur des îles différentes arrivent à casser une noix de coco de la même manière, l’évolution du stoner force le même constat. Néanmoins, pour Desgroux, bien que les grands ancêtres du genre proviennent de différentes scènes, c’est dans le désert californien, entre les hôtels de la royauté hollywoodienne et les maisons mobiles peuplées de « cuistots » de méthamphétamine que celui-ci nait réellement. Plus précisément, à Palm Spring, où les jeunes s’adonnent, au milieu des années 1980, à des generator parties [fêtes à la génératrice] en plein désert, comme l’illustre le documentaire Desert Age, réalisé en 2016 par Jason Pine. C’est là, au milieu de nulle part, que des groupes proto grunge, comme Across the River, performent parmi les skateurs, en compagnie de jeunes formations comme Unsound ou encore Kyuss, dans laquelle évolue le futur Queens of the Stone Age, Josh Homme.

« Pour moi, Kyuss est un peu le patient zéro du stoner », résume Desgroux. « Un groupe punk sorti de son cadre, qui s’est laissé sublimer par son élément direct : le désert, son panorama, son mysticisme. Tous les fans de stoner sont fascinés par celui-ci. Il n’y a qu’à voir combien de fois l’imagerie présente dans les chansons, sur les affiches et les pochettes d’albums », soutient l’homme qui depuis dix ans se rend en pèlerinage dans les environs de Joshua Tree.

Résurgence

Au cours des dernières années, le stoner a connu une résurgence manifeste, et ce même si des étiquettes iconiques comme Man’s Ruin ont fermé boutique. Plusieurs documentaires ont abordé le sujet : Such Hawks Such Hounds (2008), Slow Southern Steel (2010), Lo Sound Desert (2015) et Desert Age (2016). Des groupes essaiment un peu partout, du fin fond de la Nouvelle-Orléans à la Scandinavie, où l’on sent que certains empruntent le filon des fumeurs de grain californiens sans toutefois parvenir à se draper du même éthos. « Les groupes n’avaient rien à prouver à l’origine. L’idée n’était pas d’exploiter une tendance cool. C’était juste une scène de mecs bloqués dans les années 1970. Une scène qui n’était pas régie par les dictats commerciaux de l’époque ; une espèce de mode post-hippie, avec syndrome de la défonce, de l’amour vintage et un refus de la modernité qui dictait le quotidien d’une jeunesse factice. »

Stoner: Blues for the Red Sun // Sleep

Jean-Charles Desgroux, Le mot et le reste, 2019, 256 pages // avec invités spéciaux : Boris, Pontiak, au M Telus, 19 h, vendredi 13 septembre

Sleep

avec invités spéciaux : Boris, Pontiak, au M Telus, 19 h, vendredi 13 septembre