Daniel Johnston, adieu à un ingénu génie

Daniel Johnston avait commencé à écrire ses chansons en même temps qu’il avait commencé à dessiner sérieusement, à l’âge de huit ans.
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Daniel Johnston avait commencé à écrire ses chansons en même temps qu’il avait commencé à dessiner sérieusement, à l’âge de huit ans.

L’artiste, figure incontournable du rock indépendant américain et dessinateur, est mort mercredi à 58 ans. Sa musique lumineuse avait séduit la scène underground comme les plus grandes stars.

Une quinte de toux qui fait saturer la bande. Une pièce pleine de souffle. Un piano trop éloigné du micro. Enfin une voix, sa voix, précaire mais puissante, pas moins habitée que celles si différentes en timbre et en technique de Stevie Wonder, Bob Dylan ou Caruso. C’était l’année 1980, celle de L’Empire contre-attaque, et par le biais d’une radiocassette de marque Sanyo, machin destiné aux enfants et aux ignorants qui lui avait coûté 58 $, Daniel Johnston, 19 ans, s’octroyait le droit d’être un roi. Un roi en son monde — enclos dans le sous-sol de la maison de ses parents à New Cumberland, en Virginie-Occidentale — mais qui se projetait, quand il chantait, futur roi de la pop pour de vrai, un jour, ailleurs, pourquoi pas dehors et à l’étranger.

Tête pleine de démons

Songs of Pain, premier album que personne dans le music business n’avait pris l’initiative de requérir ou de financer, fut d’abord une cassette autoproduite, dupliquée et emballée à la main, qui renfermait une musique si intime qu’elle semblait destinée à n’être entendue par personne. On y entendait même Mabel, sa bigote de mère, lui passer un savon et le traiter de bon à rien. L’écriture, l’univers, la mythologie délirante à base d’idéal féminin perpétuellement tenu à distance (la fameuse Laurie, inspirée par une camarade d’école d’art qui l’aurait éconduit pour épouser un croque-mort), de fantômes amicaux, de démons possesseurs et de superhéros : tout était pourtant en place, dense et complexe comme dans les oeuvres inaugurales de Tolkien ou du Velvet Underground ou de Leonard Cohen.

Daniel Johnston, post-ado paumé né benjamin d’une fratrie de cinq enfants à Sacramento (Californie) deux décennies plus tôt, avait commencé à écrire ses chansons en même temps qu’il avait commencé à dessiner sérieusement, à l’âge de huit ans, se fredonnant à lui-même des mélodies inspirées par les Beatles — comme tout le monde — pendant qu’il tondait le gazon. L’idée de les enregistrer, inspirée par l’esprit do it yourself qui flottait dans l’air depuis l’avènement du punk, n’avait rien à voir avec l’ambition ou l’envie de se faire connaître.

Le geste, compulsif comme celui qui le poussait à capter les figures qui agitaient son imaginaire par le dessin, tenait plutôt de la volonté de communiquer et de participer, à sa façon, à la vie de ceux qui voudraient bien l’écouter (ce n’est pas par hasard qu’il salue ces derniers et leur demande comment ils vont au début de l’album Hi, How Are You). Au besoin vital de se vider la tête aussi, qu’il avait pleine de démons.

Daniel Johnston n’avait, à ce stade de sa vie, souffert d’aucun épisode maniaco-dépressif comparable en intensité à ceux, survenus en avion avec son père ou dans les loges d’un concert de Sonic Youth, qui le conduiraient à être interné en hôpital psychiatrique quelques années plus tard. Mais la mort, le diable et ses suppôts peuplaient déjà ses cauchemars, n’attendant que le moment opportun pour envahir ses chansons — telle Devil Town, chanson a cappella glaçante qui ouvrait le classique 1990, décrivant une ville démoniaque, peuplée de vampires ignorant leur condition, dont Johnston se sentait terrifié de faire partie.

Le Daniel Johnston qui séduisit le milieu undergroundd’Austin en 1983-1984 était un personnage plus volontiers magnétique et solaire, conscient de sa personnalité borderline, capable en tout cas de la mettre en scène dans ses chansons. Parti au Texas pour entamer une carrière de dessinateur (sur les conseils d’un employé de chez Marvel, sans doute séduit par ses représentations délurées de Captain America), l’Américain amorça sa carrière sans le faire tout à fait exprès, travaillant au McDonald’s pour payer son loyer, distribuant ses cassettes de main à main à quelques journalistes et musiciens, telle Kathy McCarty du groupe Glass Eye, qui composera une comédie musicale à partir de ses chansons vingt-trois ans plus tard. Devenu en quelques mois un personnage incontournable de la scène, Daniel Johnston allait devenir une figure culte de l’alternative nation en pleine explosion grâce à un reportage de MTV. Et se trouver obligé, dit la légende, d’enregistrer et réenregistrer les mêmes collections de chansons pour répondre à la demande parce qu’il n’avait pas de moyens de dupliquer ses cassettes.

Expos de dessins et épisodes psychotiques

Grâce au soutien de Jad Fair, gringalet du groupe Half Japanese devenu après une écoute son plus grand fan — ils enregistreront un disque dingue en duo en 1989, It’s Spooky —, Johnston tombera dans l’escarcelle de Kramer, filou génial et figure de l’undergroundnew-yorkais à la tête de l’indépendant Shimmy Disc, qui lui permettra d’enregistrer son premier album « professionnel ». Installé à New York, profitant de l’admiration sans bornes de stars du rock alternatif comme le trio originaire du New Jersey Yo La Tengo (qui fut parmi les premiers groupes à le reprendre sur l’album Fakebook en 1990), Beck ou Kurt Cobain, Daniel Johnston allait même signer provisoirement avec la major Atlantic pour l’album Fun, produit par les Butthole Surfers en 1994 (un bide).

Malheureusement, l’artiste était trop fragile pour assurer les impératifs d’une carrière de rock star. La consommation d’herbe et de LSD n’arrangera rien. Alternant les tournées et les séjours en hôpital psychiatrique, les expos de ses dessins et les épisodes psychotiques, l’Américain allait plonger, petit à petit, dans le handicap. En cause : des médicaments toujours plus puissants qui l’assommaient et le faisaient grossir toujours plus, l’enfermant dans un corps trop idoine à son image de gentil dément. Mais pas au point d’annihiler sa créativité, heureusement.

Johnston reviendra et repartira, plusieurs fois, exposant de plus en plus et enregistrant quelques beaux disques boostés au rock (Rejected Unknown) ou au mellotron (le splendide Fear Yourself, produit par Mark Linkous de Sparklehorse en 2003). Mais comme peuvent en témoigner tous ceux qui l’ont vu chanter sur scène dans cette dernière ligne droite de sa carrière, Daniel Johnston était passé de l’autre côté. Celui de ces artistes « bruts » qu’on va voir moins pour partager leur art que par voyeurisme contraint, pour se rassurer sur sa propre humanité.

Johnston était pourtant le contraire d’un fou chantant, d’un outsider intimidant ou d’un monstre illuminé. Ses chansons lumineuses de lucidité plaident pour son discret génie, comme elles le feront sans doute longtemps encore. Elles sont si proches de nous, qui l’écoutions et dont il avait changé la vie. Daniel Johnston est mort mercredi chez lui à Houston, de « causes naturelles » selon un communiqué de sa famille, à l’âge indécent de 58 ans.