Au-delà des mers

La contralto Marie-Nicole Lemieux
Photo: Denis Rouvre La contralto Marie-Nicole Lemieux

Erato publie ce vendredi le nouveau disque de Marie-Nicole Lemieux, Mers(s), regroupant des œuvres d’Elgar, Chausson et Joncières.

On oublie trop souvent que, derrière des grands projets discographiques, il y a de grands directeurs artistiques. Parmi les légendes du métier : Walter Legge, instigateur des projets avec Klemperer, Karajan, Giulini chez EMI ; John Culshaw l’homme du Ring de Solti chez Decca ; son successeur Ray Minshull ou Wolf Erichson, l’inventeur des labels baroques Das Alte Werk, Seon et Sony Vivarte.

Ce disque, même s’il affiche Marie-Nicole Lemieux, l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine et Paul Daniel, doit beaucoup à une personne dont le nom est écrit en petits caractères à la page 38 de la notice : Alain Lanceron, le directeur de Warner Classics. Un CD qui sort un 13 septembre 2019, se planifie longtemps à l’avance. Celui-ci, enregistré à Bordeaux en octobre 2018, s’impose comme une évidence, comme s’il avait toujours existé, toujours rayonné.

Une blessure

Et pourtant… Qui peut lire dans les yeux pensifs de Marie-Nicole Lemieux derrière une vitre balayée par la pluie, que ce CD est le fruit d’un deuil ? Après la tournée avec le Métropolitain en décembre 2017, Marie-Nicole Lemieux était mûre pour léguer pour l’éternité ses Nuits d’été de Berlioz. Comme, jadis, Régine Crespin avec Ernest Ansermet. Le rendez-vous était pris avec celui qui avait tout vu en elle après sa victoire au Concours Reine Élisabeth, celui qui lui a ouvert la porte du graal du chant français : Michel Plasson. Mais les retrouvailles n’ont pas eu lieu.

 
Elgar: Sea Pictures. Chausson: Poème de l’amour et de la mer. Joncières: La mer. Chœur de l’Opéra de Bordeaux. Orchestre national de Bordeaux Aquitaine, Paul Daniel. Erato 0190295424336.

Transformer cette blessure en un autre projet, magique, intègre, original et victorieux, est une grande prouesse de direction artistique. À une époque où l’on veut nous faire croire que tout s’égalise, que le dernier produit à la mode vaut bien les plus hautes sphères de la culture, de l’inspiration et de la compétence il convenait de tirer ce coup de chapeau à Alain Lanceron. Car le programme réalisé à Bordeaux sous la direction du toujours excellent Paul Daniel (chef très sous-estimé) comprend du sur-mesure pour la chanteuse (le Poème de l’amour et de la mer, de Chausson), les Sea Pictures d’Elgar qui augmenteront la notoriété de la chanteuse sur le marché britannique et une première mondiale dénichée par le Palazzetto Bru Zane.

Quelles émotions portent les paroles de la plus poignante plage du disque, la 8e, La mort de l’amour,de Chausson ? « Muet, me penchant vers elle, je pus lire ce mot fatal écrit dans ses grands yeux : l’oubli. » Il y a des choses qui ne se décrivent pas. La manière de doser et de poser « l’oubli », la manière blafarde d’enchaîner « Le temps des lilas et le temps des roses ne reviendra plus » font partie de ces choses.

Accomplissement majeur

Dans Elgar, Marie-Nicole Lemieux affronte notamment la classique « référence » Baker-Barbirolli, la sous-estimée version Minton-Barenboïm, et la superbe première gravure de Sarah Connolly chez Naxos. Très humaine et lyrique, Marie-Nicole Lemieux s’inscrit avec Connolly, plus déclamatoire et hiératique, comme une alternative moderne à la marmoréenne Janet Baker.

Quant à Victorin Joncières, dont Le Devoir avait tant apprécié l’opéra Dimitri, sa Mer (1881) est une « ode-symphonie » ou courte cantate avec chœur, où la soliste personnifie l’océan, capable de se déchaîner et de faire mourir les hommes. Dans cette partition qui valait une résurrection par de tels interprètes, on retrouve le sens du grandiose de Dimitri.

Rehaussé par une notice exemplaire d’Alexandre Dratwicki, ce disque fascinant est un accomplissement majeur d’une chanteuse à son zénith.

Mers(s)

★★★★ 1/2

Elgar : Sea Pictures. Chausson : Poème de l’amour et de la mer. Joncières : La mer. Choeur de l’Opéra de Bordeaux. Orchestre national de Bordeaux Aquitaine, Paul Daniel. Erato 0190295424336.