L’extraordinaire spectacle annulé de Patrick Watson

Ce fut une demi-heure unique, une messe qui rappelait la fameuse fois de l’église Saint-Jean-Baptiste, version salle de conférence Ubisoft transfigurée en tableau de la «Nativité», l’ampoule en contreplongée jouant le rôle de la Lumière.
Photo: Guylaine Maroist Ce fut une demi-heure unique, une messe qui rappelait la fameuse fois de l’église Saint-Jean-Baptiste, version salle de conférence Ubisoft transfigurée en tableau de la «Nativité», l’ampoule en contreplongée jouant le rôle de la Lumière.

Trombes, clous et hallebardes : ça tombait dru, dangereusement dru sur le Mile-End, en début de soirée samedi. Ça cognait neuf étages plus près du ciel, sur le toit d’Ubisoft : comment diable le groupe nommé Patrick Watson allait-il pouvoir célébrer l’anniversaire de l’initiative, dix ans de vues imprenables, de couchers de soleil et de musique surplombant la ville ? Personne ne renonçait : à 18 h 30, on s’affairait encore à installer des abris de fortune, un entretoit temporaire, courtepointe de toiles et tentes.

À l’intérieur, dans le café-bar du rez-de-chaussée, les spectateurs devisaient patiemment depuis un bon moment quand, de nulle part, surgit Patrick Watson du groupe Patrick Watson. Dépité comme jamais Pat n’est dépité. « On ne pourra pas faire le show, c’est vraiment trop dangereux…. » Et le gaillard de promettre le remboursement ou des billets garantis pour l’un ou l’autre des spectacles de décembre au MTelus (les 10 et 11) : il se tortillait, les mains dans les cheveux, malheureux comme un enfant qui ne peut pas aller jouer dehors. « On peut vous faire 4-5 chansons a cappella tantôt [dans la salle de conférence, adjacente], vous ne serez pas venus pour rien… »

Le prix de consolation

A cappella ? Deux haut-parleurs, un micro, une grosse ampoule sur pied devant le micro, et le groupe s’amenait : Mishka Stein et Joe Grass avec des guitares acoustiques, tuba à gauche, gros tambour à droite, trois choristes avec Pat autour du micro. Et le spectacle annulé commença. Version acoustique, plus ou moins improvisée, mais improvisée à la manière Patrick Watson, quand le degré de préparation dépasse l’excellence pour le terrain libre de la musicalité magique.

Ce fut une demi-heure unique, un bivouac de délicatesse, une ode à la beauté des voix en harmonie, une expérience de proximité et de grandeur, une messe qui rappelait la fameuse fois de l’église Saint-Jean-Baptiste, version salle de conférence Ubisoft transfigurée en tableau de la Nativité, l’ampoule en contreplongée jouant le rôle de la Lumière.

Baptêmes

Broken, Melody Noir, Here Comes The River ont été ainsi baptisées, un mois et onze jours avant l’arrivée au monde de l’album Wave. C’était absolument extraordinaire de voir Pat, encore plus hilare que d’habitude, se promener entre les musiciens et les choristes, à la fois chanteur et chef d’orchestre ad hoc, faisant chanter un public des mélodies et des vers jusqu’alors inconnus.

Mine de rien, ça aurait pu continuer. « We should pass the hat », badinait-il. Il le constatait comme nous : ce qui se passait là était sans prix, et l’idée même d’un remboursement absurde : ça le faisait rigoler encore plus. Oui, c’était trop tard pour revenir sur sa promesse.

Oui, c’était trop tard pour ne pas vivre ensemble ces moments de grâce. Il se fit violence après la sixième chanson : tout le monde avait envie que ça continue à l’infini. Le miracle de la musique avait eu lieu. La célébration des dix ans de spectacles sur le toit d’Ubisoft s’était révélée mille millions de fois plus mémorable sous le plafond bas de la salle de conférence. Nous avions eu droit au plus beau spectacle annulé de l’histoire de la musique.