Les Frères à ch’val à la rescousse de l’humanité

On l’avait un peu perdu de vue, Polo, jusqu’à la grosse bringue de 2014, qui célébrait les 20 ans de «C’pas grave», premier album du groupe folk-rock-country.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir On l’avait un peu perdu de vue, Polo, jusqu’à la grosse bringue de 2014, qui célébrait les 20 ans de «C’pas grave», premier album du groupe folk-rock-country.

Image de western urbain. Dans le flou de l’horizon, émergeant de l’autre bord d’un viaduc en démolition, ils sont là. Polo, François Lalonde, Denis Lavigne, Gilles Brisebois. Les Frères à ch’val, de retour. À point nommé. Pour sauver les exploités, les maltraités, les abandonnés, les maganés, les désespérés. Pour relever les bras baissés, raviver les lessivés. On dirait les Magnificent Seven du film de John Sturges. À cela près qu’ils sont quatre : c’est la version québécoise, quand même ; on a le budget qu’on a. Ils n’ont même pas de chevaux. Il faut dire que Polo y est allergique.

Ast’heure, Les Frères à ch’val, Productions Martin Leclerc

« Allez, viens-t’en, j’te donne la main / Faisons ensemble un bout de chemin […] Laisse-moi t’aimer à ma façon / Sans “selfie”, sans “émoticôn”» […] Ayons pas peur, restons humains », chante Polo dans L’écran. C’est pour ça qu’ils sont revenus, les Frères, vingt ans après leur dernier album de matériel original : pour tendre la main. Les mains. Huit mains d’humains. « Faire un album pour faire un album, ça nous intéressait pas. Fallait un besoin, fallait qu’on se sente utiles. Ça pouvait pas être juste pour le party, pas pour faire Mon voisinII. »

Voisinage planétaire

C’est pourtant un peu à cause des voisins. Voisins de la même rue, du même quartier, de la même planète. Le gazon vert pas mal moins vert que l’on piétine allègrement. « On cherche le pourquoi du comment / En continuant de regarder à terre / Et le gazon est de moins en moins vert ! » dit la chanson qui ouvre l’album. « Je suis grand-père, et ma petite-fille de quatre ans, je peux pas rester assis en la regardant me regarder. Les “amis” qui m’écrivent sur mon Messenger, ils me semblent pas mal tout seuls, je peux pas ne pas leur répondre… »

Faire un album pour faire un album, ça nous intéressait pas. Fallait un besoin, fallait qu’on se sente utiles. Ça pouvait pas être juste pour le party, pas pour faire "Mon voisin II"

Alors, « papou va montrer à sa petite-fille comment jouer du ukulélé », et les Frères à ch’val « vont allier le plaisir de jouer ensemble et le besoin de rappeler au plus de gens possible qu’ils sont frères… et soeurs » ! C’est tout simple. La compilation de l’an dernier a ramené le répertoire des années 1990 dans les oreilles et les coeurs, il s’agissait de faire le pas suivant : s’essayer. Comme dans la chanson intitulée Essaye-lé donc, adaptation de Salty Dog Blues, un vivifiant bluegrass de derrière les fagots. « On est paralysé par ce qui arrive dans le monde, c’est démobilisant, c’est démoralisant. Ce qu’on essaye de dire, c’est pas de fermer les yeux, c’est de se donner une poussée pour essayer de faire quelque chose. Suis ton intuition, essaye-lé donc ! »

L’instrumentation, à base de guitares, de banjo, d’harmonica, de percussions diverses et de… scie musicale (« un concerto pour égoïne et violon », dit le communiqué), est sans la moindre trace « des poisons Monsanto ». Les studios de François et Gilles ont été mis à contribution, les rendus ont la cohésion des retrouvailles heureuses et le groupe ainsi resserré multiplie déjà les spectacles. « On a joué tout l’été. C’est revenu comme faire du bicycle. Du bon bicycle solide. »

Une fraternelle vie de musique

On l’avait un peu perdu de vue, Polo, jusqu’à la grosse bringue de 2014, qui célébrait les 20 ans de C’pas grave, le premier album du groupe folk-rock-reggae-country. « Je pense que ça a rappelé aux gens qu’on n’était pas seulement le groupe de Mon voisin et de L’été. Ç’a toujours été vaste et libre, notre musique. » Écoutez La chanson du gitan : il n’y aurait pas eu de Cowboys Fringants sans Frères à ch’val.

Passé sous le radar, Paul Bellemare dit Polo n’a jamais cessé de jouer. « Mon frère Pierre — il a été dans la chanson, il est dans le cinéma aujourd’hui — m’a demandé l’autre jour comment je faisais pour continuer dans un métier où toutes les places ferment. Eh ben moi, je lui ai répondu : “Ça me prend ça, l’insécurité.” Ça me nourrit. Ça me fait aller vers les autres. Ça me rend plus humain, je pense. Plus fraternel, c’est vraiment le bon mot. C’est pas juste un jeu de mots, les Frères à ch’val. C’est une mission. » Donner un peu plus d’humanité aux « derniers humains », comme dit Desjardins. « Pour ma petite-fille, il n’y en a pas, de fin. Pour elle, ça se passe au présent, et ça aussi, ça me nourrit. »

Ast’heure

Les Frères à ch’val, Productions Martin Leclerc