Les soeurs Boulay passent au «nous»

À deux ou trois moments sur leur nouveau disque, Les sœurs Boulay flirtent avec notre rapport au grand tout dans lequel on s’empêtre pas mal.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À deux ou trois moments sur leur nouveau disque, Les sœurs Boulay flirtent avec notre rapport au grand tout dans lequel on s’empêtre pas mal.

« J’t’embrasserai jamais dans l’métro », « J’check les apparts d’la rue Masson », « ma langue de bois […] je la tourne cent fois »… Les grandes et petites misères des belles chansons des Soeurs Boulay se sont beaucoup ancrées dans le personnel et l’anecdotique. Voilà que sur un troisième disque paru vendredi, La mort des étoiles, Mélanie et Stéphanie changent de pronom pour verser dans le « nous », celui de leur groupe, mais aussi celui des femmes et, même, de la société.

Ça commence par la pochette claire obscure de ce nouveau disque, où les deux artistes s’entrelacent sous les derniers rayons de soleil avant la nuit. « On dirait qu’on se serre dans nos bras juste avant que la terre explose. C’est un peu ça finalement », rigole Mélanie, attablée avec sa soeur, un verre de blanc à la main.

Il n’y a pourtant pas de chansons qu’on pourrait qualifier d’écologistes sur La mort des étoiles, pas de grand drapeau vert ou de grand cri, mais plutôt une espèce de trame, de contexte qui fait ressortir des inquiétudes qui sont plus grandes que nos simples vies ou nos petites morts.

Plusieurs interprétations

« Je pense que c’est le premier album qu’on fait où on peut dire que c’est “nous”, et pas “je”. Ça se peut-tu ? questionne Stéphanie en regardant sa soeur. Avant, c’était de l’anecdote, j’ai vécu ça, moi j’ai de la peine, j’ai vécu une rupture, moi je pense à ça. Voici ce que je vis. Ç’a parlé à des gens parce qu’on distillait tellement l’expérience personnelle qu’il y a des gens qui se reconnaissaient là-dedans. Mais là, c’est plus autant l’expérience personnelle… »

À deux ou trois moments sur ce nouveau disque, Les soeurs Boulay flirtent avec notre futur commun, avec notre rapport au grand tout dans lequel on s’empêtre pas mal. « Il y avait des choses qu’on avait envie de dire, des thèmes qui nous habitaient toutes les deux, qui nous habitaient tellement que c’était comme vital qu’on les dise maintenant, pour plein de raisons, dont la crise environnementale, et aussi le fait qu’il y ait des enfants dans nos vies », résume Mélanie, maintenant mère depuis un an et demi du petit Léonard, qui a droit à sa chanson sur ce troisième disque.

La pièce-titre évoque la fin de quelque chose, et la nécessité de « virer le courant ». « Si beau le monde / À la fin qui s’y attardera / Et si tout tombe / Qui d’autre se relèvera / Pour regarder les étoiles ».

Mais comme pour d’autres textes de ce disque, dont sur la magnifique Nous après nous, on peut interpréter les paroles de plusieurs façons. Le « nous » commun finit parfois par parler de leur entité musicale, de leur carrière. « On ne m’avait pas dit qu’en arrivant ici / Je n’aurais pas l’impression d’arriver », chantent Les soeurs Boulay.

« La mort des étoiles, c’est beaucoup ce à quoi on a rêvé toute notre vie, depuis qu’on est hautes de même, quand notre père sortait une caméra VHS pour nous filmer dans le salon en train de faire du lipsync sur Marie Carmen », illustre Mélanie Boulay.

« De notre Gaspésie pas de câble, pas de CD, pas rien, c’était facile de s’imaginer que tout ça, c’était ben brillant, poursuit Stéphanie. Pour nous, il n’y avait pas de différence entre les artistes québécois et Hollywood, mettons. »

Il y a un certain désenchantement, un retour de réalité qui les a frappés. Le succès, c’est bien, mais c’est un drôle d’endroit, moins nourrissant que le rêve d’y arriver.

« C’est pas que c’est décevant, le succès, ce qui est décevant, c’est de toujours courir après plus, résume Mélanie. C’est l’ambition à tout prix. Je trouve qu’en ce moment, dans nos vies et dans nos carrières, on est bien, et je n’en veux pas plus. »

"La mort des étoiles", c’est beaucoup ce à quoi on a rêvé toute notre vie, depuis qu’on est hautes de même, quand notre père sortait une caméra VHS pour nous filmer dans le salon en train de faire du "lipsync" sur Marie Carmen

Ce qui les nourrit, c’est moins l’envie d’arriver quelque part, donc, que la création et les collaborations, doublées de cette envie de ne pas aller chercher la reconnaissance uniquement à travers les yeux d’un public. Leur prochaine tournée sera d’ailleurs moins chargée, notamment en raison du rôle de mère de Mélanie.

« Mais autant j’ai envie d’être vraiment présente pour mon gars, qu’il ne sente pas que je l’ai laissé tomber, autant j’ai envie qu’il voie en moi, et donc en la femme en général, quelqu’un qui peut accomplir ses rêves malgré le fait d’être mère. »

Après le chaos

Voilà d’ailleurs un autre « nous » majeur de La mort des étoiles, celui de la réalité féminine, du rapport au corps, au désir, au regard, aux abus aussi. La troublante Au doigt évoque les attentes envers les femmes, Il me voulait dans la maison raconte une relation toxique.

« Cet album-là, il vient après le chaos post-#MeToo, qui a été nécessaire finalement, explique Stéphanie. C’est un genre de “nous” féminin qui n’est pas tant revendicateur que droit. Je pense tout le temps à la phrase d’Anne Sylvestre, dans Une sorcière comme les autres, qui dit : “Me voilà comme une vague, vous ne serez pas noyés.” Je ne vais pas tout arracher, je vais juste être fucking drette, du mieux que je peux, et je vais échouer c’est sûr. Mais c’est un “nous” de femme qui est présent, à l’écoute aussi. Qui est solidaire, pluriel, je pense. »

L’amplitude des arrangements

Musicalement plus ample que jamais, La mort des étoiles est une coréalisation d’un joueur méconnu de la scène musicale d’ici, Connor Seidel, qui a entre autres travaillé avec Charlotte Cardin et Matt Holubowski.

« J’avais fait une chanson avec lui dans une résidence de création, dit Stéphanie Boulay. Et le gars a 25 ans, c’est comme un rassembleur, il est instinctif, à l’écoute, ouvert, organisé. »

Le disque a une touche très intemporelle, toutefois, avec une patine à la fois rétro et bien vivante. Et musicalement parlant, c’est peut-être le plus riche de la discographie des deux artistes, merci aux nombreux arrangements de cordes réalisés par Antoine Gratton. « On écoutait de la musique cinématographique, presque dramatique, avec des nuances, beaucoup, et du mouvement. Et ça nous a inspirées », raconte Stéphanie.

Mélanie ajoute : « Je ne suis pas gênée de dire que j’aime notre album parce que je suis tellement contente des arrangements d’Antoine. Ç’a amené les chansons à un autre niveau. » C’est la force du « nous ».

La mort des étoiles

Les soeurs Boulay, Grosse Boîte