Le festival de la foi en l’humain

Le spectacle des Cowboys est incroyablement efficace, comme à l’accoutumée.
Photo: André Rainville Ville de pluie Le spectacle des Cowboys est incroyablement efficace, comme à l’accoutumée.

Fin de samedi après-midi au festival Mile Ex End. Jour deux de quatre (si l’on inclut le volet « Rigole » de lundi). Pendant que Lenny Kravitz repassait son passé au Centre Bell, c’est ici que ça passait. Tout le monde dit du bien de la perfo de Feist, avec ses deux batteurs et ses deux claviers.
Mémorable départ d’un festival qui, décidément, fait de mieux en mieux les choses, sans démesure, sans se déployer dans tous les quartiers parce qu’il faudrait croître ou mourir. Ce qui n’est simplement pas vrai. Constat renouvelé cette année encore : on se sent bien au Mile Ex End. On est nulle part et au coeur du monde en même temps. On est à la fois dans une zone interdite et un îlot de paradis. La pelouse et la poussière de gravelle se côtoient comme de vieux amis. Tout se tient.

Photo: André Rainville Ville de pluie La voix d'Elisapie, caressante et calorifère, met le public en apesanteur.


Là, maintenant, à 16 h 30, le vent est plus que vivifiant, la voix d’Elisapie caressante et calorifère, la guitare de Joe Grass buzze comme une chainsaw en apesanteur sous le viaduc Van Horne, entre bitume et béton armé. Wolves Don’t Live By The Rules, chante-t-elle, jouent-ils avec elle, chante-t-on avec elle et eux. Intensément belle, cette chanson que créaient Elisapie et Joe, il y a longtemps déjà.

Dans l’église de Daniel Lanois

Ce spectacle-là terminé, la petite foule migre tranquillement vers la scène Mile Ex, dans le coin le plus verdoyant du petit parc, où se produit fort discrètement Natasha Kanapé. C’est un peu beaucoup un intermède, en attendant Daniel Lanois, à 18 h sur la grande scène Mile End. Ce n’est quand même pas ordinaire que de retrouver une tête d’affiche de FIJM dans un no man’s land. Ça sort l’église de la chapelle, disons.
Justement, Daniel Lanois démarre ça gospel, sur lit de Hammond B-3. Ça réchauffe. Et ça « grounde » en même temps que ça élève. The Maker, la chanson qui suit, baigne dans les mêmes eaux régénératrices. Tout est au service du groove et de l’âme. Lanois, à la guitare, ne joue que les notes absolument essentielles. Son groupe et lui semblent téléportés directement de la Nouvelle-Orléans, exprès pour nous donner du courage.
Daniel Lanois, ce samedi soir, est en mission. Redonner à la musique son rôle rédempteur ? Quelque chose comme ça. Faire du bien, en tout cas. Il y a une longue séquence instrumentale, avec Lanois au pedal steel, qui ne fait aucune concession à la capacité d’attention d’une foule de festival : par moments, c’est immense, à d’autres c’est ténu et fragile.



Et le public ne bouge pas, envoûté, empoigné par une grande main invisible. Pas un portable ne filme des extraits pour Instagram ou Facebook. Situation exceptionnelle ? Plus que ça. Lanois et les siens enchaînent les moments de grâce, composant un collier de verroterie comme au Mardi Gras, transformé en diamants par la magie de la musique. « Let the music take control », scande-t-on. Oh que oui. L’esprit de feu Mac Rebennack est dans l’air. Dr. John, le Night Tripper veille sur nous, c’est certain.

La chanson d’après est dédiée au groupe A Tribe Called Red et aux disparues des communautés autochtones. La mission de Daniel Lanois a des visages, qui défilent sur un grand écran. Quoi faire après ça ? Du bruit, beaucoup de bruit. « Usually we say we’re going to raise the roof of the opera house, but there’s no roof ! », lance-t-il. Alors c’est au ciel que Lanois va s’adresser : ça se termine en grand chaos apocalyptique (pensez à la scène de traversée de l’espace-temps dans 2001: Odyssée de l’espace), pour aboutir en grand alléluia. Final saisissant, qui remue et secoue.

Le triomphe imparable des Cowboys

La question se pose à nouveau : quoi faire après ça ? Difficile de vouloir vivre autre chose après une expérience d’un si haut niveau de spiritualité. La grand-messe des Cowboys Fringants après cette communion ? Bon. Les fans du groupe sont contents. Étaient-ils là pour Lanois en fait ? On a cette impression vécue en salle lors d’autres festivals, quand on vide la place après un show pour la remplir de nouveau monde et commencer un deuxième show qui n’est lié en rien au premier. Oui, bien sûr que le triomphe annoncé a lieu, dame !
C’était il y a longtemps, la dernière bringue extérieure du groupe à Montréal. Bien sûr que ça rentre au poste : y a-t-il plus rentre-dedans qu’un show des Cowboys Fringants ? Oui, tout le monde chante toutes les chansons. Oui, ça réagit fort. Surtout dans le premier tiers de la foule, la plus proche de la scène. Un premier tiers d’irréductibles, ça va presque de soi, mais ce n’est pas la frénésie jusqu’au fin fond du site. On n’est pas au Paléo de Nyon en juillet dernier, où des dizaines de milliers de spectateurs survoltés ont bondi du début à la fin.

C’est presque tiède ce samedi, à comparer. Toutes proportions gardées. Le spectacle des Cowboys est incroyablement efficace, comme à l’accoutumée, mais pour des spectateurs qui bondissent moins haut, disons. Moins d’ados, moins de jeunes dans la vingtaine : c’est comme ça. Pendant qu’ils cartonnaient en Europe, les fans d’ici ont vieilli. Les Cowboys Fringants, pas décontenancés, en rajouteront jusqu’à l’hallali, ça ne fait pas le moindre doute. C’est leur façon. Même pas besoin des acrobates du Cirque du Soleil pour épater. C’est encore et toujours leur grand-messe.